24 mai 68: Face au plébiscite, la plus longue nuit de barricades

N°60 de ma série "1968" qui comptera plus de 100 articles sur l'année. Le 24 mai le mouvement reçoit le projet de plébiscite de De Gaulle par la plus longue nuit des barricades dans les principales villes de France. Prochain article: "25 mai 68: la Commune de Nantes".

24 mai 2018

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De Gaulle est rentré de Roumanie le 19 mai. Il proclame « la récréation est finie » puis « la réforme, oui, la chienlit, non ! » et annonce un discours pour le 24 mai. En attendant, le premier ministre Pompidou a dû faire front, impuissant, à la grève générale. Le gouvernement ne peut affronter les grévistes, trop nombreux et dispersés sur tout le territoire même lorsqu’ils paralysent l’État, comme la Poste, les chemins de fer ou la navigation aérienne. Mais il compte sur les bureaucraties syndicales pour négocier au plus vite, diviser le mouvement et briser ainsi la dynamique politique de la grève générale. Il propose le 24 mai d’ouvrir les négociations dès le lendemain. 

Mais sa préoccupation première est le maintien de l’ordre. Dans de plus en plus de villes les manifestations sont redevenues quotidiennes, mais cette fois-ci avec toute la jeunesse, étudiante et ouvrière. L’Etat doit disperser ses effectifs de répression à travers toute la France. La grogne gagne les milices du régime, comme vu dans l’article précédent (« 22 mai 68: appel a retourner les fusils contre le régime »). Le 24 mai donnera au régime des sueurs froides.

La CGT appelle a veille à une «journée de revendication» pour ce vendredi 24. Elle donne lieu à Paris à deux manifestations séparées d’environ 20 000 personnes: une rive gauche et une rive droite. La première doit se rendre de la place Balard à la gare d’Austerlitz, mais elle est détourné vers la porte de Choisy, afin de rendre impossible toute jonction avec les cortèges en formation de l’UNEF, non sans protestation des jeunes ouvriers de Renault et de Citroën. Les slogans officiels tels « Abrogez les ordonnances ! », « Augmentez nos salaires ! », « Gouvernement Populaire » sont parfois couverts par ceux du mouvement de Mai comme  « Le pouvoir est dans la rue ! », « Le pouvoir, c’est nous ! ». 

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Cette « journée de revendication » commence à 14 heures, et se termine en fin d’après-midi avec le discours de De Gaulle. Il annonce un référendum sur la « participation » pour le 16 Juin, le leurre régulièrement agité par les gaullistes face au mouvement social. Il propose une « participation plus étendue de chacun à la marche et aux résultats de l’activité qui le concerne directement ».La "participation" est vendue comme troisième voie entre le capitalisme et le communisme…  Rien de vraiment nouveau mais encore une fois référendum plébiscite. Il met le le pays au pied du mur: en cas de victoire du non De Gaulle menace le pays d’une vacance du pouvoir, qui risque de « rouler, à travers la guerre civile, aux aventures et aux usurpations les plus odieuses et les plus ruineuses ». Le soir, après le discours, les manifestants sorte les mouchoirs d’adieu et scandent « Son discours, on s'en fout ». Vidéo de son allocution: https://youtu.be/dIZ6cpQzjoM

Des manifestations puissantes ont lieu aussi en province. Dans le même temps, certains secteurs paysans dressent des barrages ou se rassemblent en meetings et manifestations, parfois avec les organisations ouvrières, comme à Limoges et Mont-de-Marsan. Au total 200 000 paysans en action, selon L’Humanité.

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A Paris, la manifestation de plusieurs dizaines de milliers organisée par l’UNEF et le SNESUP, en solidarité avec Cohn-Bendit interdit séjour, prend la direction de l’Hôtel de Ville. Les mots d’ordre principaux portent sur l’interdiction de séjour qui frappe Daniel Cohn-Bendit , notamment: « Nous sommes tous des juifs allemands ! ». La première barricade est dressée face à la police qui bloque les issues. Une partie des manifestants réussit à atteindre et saccager la Bourse. La chevauchée à travers Paris se termine au Quartier Latin avec les plus sérieux affrontements toute la nuit. C’est la deuxième « nuit des barricades ». Les commissariats de l’Odéon et de la rue Beaubourg sont mis à sac. Deux cars et une voiture de police brûlent devant le commissariat du Panthéon. On dénombre prés d’un millier de blessés.

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Les archives citées par L’Express font état du désarroi du chef de la police: «L'agressivité et la violence sont telles que nos formations doivent être en plusieurs endroits à la fois: elles interviendront boulevard Diderot, aux carrefours Ledru-Rollin, rue de Lyon, Diderot-Daumesnil, Reuilly-Diderot, au pont d'Austerlitz dans toutes les voies transversales. Elles doivent aller au secours des commissariats centraux des XIe et XIIe arrondissements, attaqués par des émeutiers. Toutes les barricades sont en feu. Systématiquement bombardés à coups de pierres, les policiers - qui effectuent certains dégagements au pas de charge - répliquent à la grenade lacrymogène. Les autopompes fonctionnent à plein régime. [...] La gare de Lyon n'a pas le privilège de l'émeute. L'édifice de la Bourse est la proie d'un important début d'incendie. Les pompiers, que les manifestants lapident à coups de pavés, sont assez rapidement maîtres du sinistre. Il faudra cinquante minutes pour dégager la place de la Bourse et la place de l'Opéra en raison de la violence des émeutiers, dont beaucoup sont - selon les termes du chef de service d'ordre qui commandait les formations de « jeunes voyous » parfaitement encadrés et dirigés. Vers 0 heure, un SOS parvient à la salle de commandement. Il émane du commissariat central du Ve. Celui-ci va être attaqué par un groupe important de manifestants en provenance de la rue Soufflot. Ordre est donné à deux formations qui participent aux opérations, gare de Lyon-Bastille, de se porter à leur secours par les arrières du Panthéon.» 

Un reportage de la RTS rend bien compte de la journée d’émeutes, qui commence par le discours de De Gaulle, reçu par des dizaines de milliers de manifestants qui chantent « Le pouvoir est dans la rue, la chienlit est au micro ». Le lendemain le ministre de l’Intérieur Christian Fouchet parle de « pègre » et d’ « anarchistes organisés » à propos des affrontements. L’Humanité Dimanche se met dans les pas de la police en parlant aussi de « la pègre », et aussi « la racaille ». Sur les dissensions au sein du régime, on peut voir sur TV5Monde, jusqu'au 27 mai le documentaire "Mai 68, coulisses d'une révolte".

Témoignage d’un ouvrier de Alstom St Ouen (en page 28)

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« Quand de Gaulle a prononcé son discours de retour, le 24 mai, les copains de l’Alstom étaient dans la manif devant la gare de Lyon. Tout le monde a écouté religieusement son discours, et quand il en eut terminé, une immense clameur s’est élevée : « son discours on s’en fout », « le pouvoir, c’est nous ; la chienlit, c’est lui » et on est allé se frotter aux CRS, je dirais comme chaque fois.

Nous étions une vingtaine de l’Alsthom, sommairement équipés, casques et gourdins. Ce soir-là, j’étais coupé complètement du groupe Voix Ouvrière ; c’était noir de monde dans tous les quartiers autour de la Bastille, impossible de se retrouver. J’ai donc pris contact avec un groupe qui avait l’air organisé qui se trouvait là en proposant nos services. Le brave gars qui avait l’air d’avoir le commandement était complètement désemparé. J’attends encore sa réponse. Ce jour là, ça s’est pas mal frotté avec les CRS : charge-replis- recharge... ça devenait l’habitude.

Les manifs de Mai 68 ; ça a été cela. Ceux qui étaient organisés c’étaient les CRS, mais côté manifestants, il n’y avait aucune centralisation ; alors on bagarrait comme on pouvait, en évitant d’avoir trop de dégâts ; dans la plus totale improvisation. II y a eu beaucoup de manifs à Paris en Mai Juin. D’ailleurs bien souvent, ça n’était pas des manifestations mais des descentes dans la rue à peu près spontanées ; très souvent les soirs.

Avec les gars de la chaudronnerie, un soir on s’est trouvé dans la rue devant l’école de médecine. Les CRS tenaient la place devant l’église Saint-Germain-des-Prés mais étaient entièrement cernés. Ils avaient disposé les cars en cercle touche-touche et le front ne bougeait plus. La campagne électorale était ouverte. Il y avait les panneaux électoraux dans les rues. C’était de bons boucliers : deux gaillards les portaient et les autres marchaient derrière ...

Ce soir là, pour la première fois à Paris, je crois, les CRS ont tiré abondamment à la grenade offensive ; évidemment, les gaz ne servaient à rien quand ils étaient à contre vent. Et comme ils étaient en cercle, il y avait forcément des manifestant à contre vent. Quand les premières grenades offensives ont pété, on s’est demandé ce qui se passait et très vite, souvenir de l’armée, les plus vieux ont du expliquer que là, il ne fallait surtout pas essayer des les ramasser pour les relancer. On a donc passé quelques heures à avancer et à reculer. Je crois que ça ne s’est terminé qu’au petit matin. »

Des manifestation et affrontements sérieux se produisent dans les villes universitaires de province, particulièrement à Lyon, Strasbourg, et Nantes. Bordeaux s’embrase le lendemain, avec 69 policiers et 40 étudiants blessés. Total pour le pays: un mort, à Lyon, et environ 500 blessés hospitalisés, 144 étant dans un état grave.

A Lyon, au milieu d’affrontement violents, le commissaire de police René Lacroix est tué par un camion-benne lancé vers le pont Lafayette afin de forcer le passage. Jacques Wajnsztejn, animateur de la revue Temps critiques raconte l’émeute de Lyon dans son son livre Mai 68 à Lyon, Retour sur un mouvement d’insubordination dont on peut lire ici un extrait. A Marseille, les étudiants sont maintenus au loin par la CGT et doivent remiser les banderoles dénonçant  l’interdiction de séjour de Cohn-Bendit. Concernant Marseille, on peut lire ici le témoignage d’un acteur, l’écrivain Maurice Gouiran. A Clermont-Ferrand, lors de la manifestation, qui a  lieu le 25 mai, l’UNEF est sommée d’abandonner ses mots d’ordre. Elle quitte le cortège. A Toulouse, la manifestation appelée par le mouvement du 25-Avril (voir article 25 avril 68: le mouvement prend son envol à Toulouse), la CFDT et le CNJA  envahit le l’hôtel de ville et fraternise avec les employés municipaux en grève. Le lendemain, la CGT fait seule son défilé.

Bien souvent, comme à Paris, les manifestants s’attaquent aux repaires et symboles de la classe exploiteuse: permanences gaullistes, commissariats, préfectures, hôtels de ville. A Bordeaux, le Grand théâtre est occupé par deux fois. Des vitrines de boutiques sont brisées. A Lyon, place des Cordeliers, un grand magasin est en partie pillé.

Dans le même temps…

Mitterrand

Comme toujours quand le peuple entre en action, la gauche réformiste balbutie, à commencer par l’homme  qui a mis de Gaulle en ballottage en 1965, François Mitterrand. Il se contente de se prononcer contre le référendum plébiscite, tout comme ». L’Express cite une note du 22 mai: «M. Mitterrand ne croit pas à la crise du régime; il pense que la CGT se prépare à négocier avec le gouvernement et que le général de Gaulle est disposé à faire de larges concessions.» Le mouvement étudiant, qui connait toutes les trahisons passées des politiciens de « gauche », n’est pas dupe. Ainsi, un rapport des RG indique à propos de ce 24 mai: «M. Mitterrand, qui se trouvait boulevard Saint-Germain, à 23 h 40, a été conspué par les manifestants du Quartier latin. Il a été obligé de se réfugier 11, rue Gozlin, dans le VIe arrondissement.» Deux de ses lieutenants subissent un sort comparable le même jour: «A 1 heure, rue de Vaugirard, à l'angle du boulevard Saint- Michel, MM. Charles Hernu et Louis Mermaz, venus avec l'intention de parlementer avec les étudiants pour les inciter à cesser leurs actions violentes, ont été conspués par ces derniers.» Mitterrand se mettra en avant le 28 dans les conditions d’effondrement du régime.

Biafra

Le 24 mai 68 est l’occasion de rappeler le soutien de l’Etat français, néo-colonial et impérialiste, à la sécession du Biafra. Ce 24 mai, malgré la soutien militaire souterrain de l’Etat français, la ville de Port Harcourt et les sites pétroliers proches reviennent sous contre du gouvernement du Nigéria. En appuyant dès 1967 la guerre de la région pétrolière, le Biafra, contre le Nigéria, l’impérialisme français comptait à la fois mettre la main sur les ressources pétrolières et affaiblir le plus grand Etat de l’Afrique de l’Ouest. Selon les confidences de Messmer, il s'agissait en plus de faire payer au Nigeria d'avoir protesté contre les essais nucléaires français à Reggane. 

Dès 1967, De Gaulle envoie au Biafra les même criminels qu’au Congo: le colonel Faulques, Bob Denard, des anciens paras et des anciens de la Légion. Les services français vont donc encadrer militairement la sécession de Emeka Odumegwu-Ojukwu, et, via le Gabon de Bongo et la Côte d'Ivoire du valet Houphouët, déverser plusieurs milliers de tonnes d'armes, installant durablement la guerre civile et décuplant le nombre de victimes, que l'on chiffre à plus d'un million. « D'aucuns diront qu’on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs. En tout cas on n’a pas fait d'omelette mais on a cassé beaucoup d'œufs », estima le général Jean Varet, sans le moindre remord : « la seule chose que l'on peut regretter c'est que l'on a perdu. Si on avait gagné tout le monde aurait dit bravo. »

Un supplément au N° 43 de "BILLETS D’AFRIQUE" publication de l’Association Survie, retrace assez bien le rôle de De Gaulle et ses barbouzes au Nigéria. On peut consulter aussi l’histoire politique, militaire et internationale de la guerre du Biafra dans l’article assez complet de Wikipédia.

Le même jour…

  • Déclaration de milieux religieux favorables aux revendications
  • A Cluses (74) les commerçants décident d’accepter les « bons d’achat » signés par les comités de grève. 
  • La pénurie d’essence devient aigue.
  • Elargissement de la grève l’ORTF.
  • Nantes: un comité central de grève s’installe à la mairie. Objet du prochain article.
  • Occupation de la maison des étudiants, point départ du mai 68 suédois. Voir Le printemps 68 en Suède
  • Manifestation de solidarité à Amsterdam
  • En Italie, les dockers de Savone refusent de décharger des marchandises destinées à la France.
  • Etats-Unis: Assemblée des acteurs solidaires de la « marche des pauvres » à Washington, dont Marlon Brando, James Garner, Nathalie Wood.

La veille le 23 mai…

  • Le pouvoir interdit aux stations de radios d’utiliser leurs voitures émettrices, et donc de faire des reportages en direct. 
  • Manifestations d’étudiants, avec affrontements dans la soirée et dans la nuit, notamment à Paris. Attitude contradictoire du SNESUP désapprouvant, puis approuvant ces manifestations.
  • Les centrales syndicales demandent à négocier avec le gouvernement
  • Reprise du travail dans 3 usines de l’Ardèche. 
  • Appel de la CGT pour deux grands défilés à Paris le lendemain. 
  • Congrès du SNESUP 
  • Communiqué des syndicats de la Préfecture de Police représentants 85% de la police parisienne, des corps urbains de province et des CRS : « affirme comprendre les mobiles qui animent les salariés en grève ; souhaitent que les pouvoirs publics n’opposent pas systémiquement les policiers aux luttes revendicatives. Faute de quoi ils seraient en droit de considérer certaines de leurs missions comme autant de cas de conscience ».
  • Georges Séguy à l’AFP:« … je suis persuadé que le moment approche où ce qui est généreux, authentiquement révolutionnaire, démocratique et sincèrement animé de solidarité avec le monde du travail, l’emportera parmi les étudiants et que leur mouvement syndical pourra collaborer avec celui des travailleurs dans l’intérêt de tous ».
  • « Chine nouvelle »: « Les chefs des syndicats sous contrôle révisionniste ont déclaré ouvertement qu’ils ne reconnaissent ni n’approuvent les occupations d’usines par les ouvriers, ce qui a mis en lumière une fois de plus l’odieux visage du groupe révisionniste, du gang de canailles et de renégats. »
  • A Londres, la London School of Economics est occupée en solidarité avec les étudiants français
  • Espagne : Le procès de 14 militants des Commissions Ouvrières se conclue à Madrid. Ils sont accusés de manifestations anti-franquistes ; ils sont tous condamnés à un an de détention.

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

- La Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans La Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 
  19. 19 mai 68: Cannes a l’eau
  20. 20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés
  21. 21 mai 68: ORTF et fonctionnaires dans la danse
  22. 22 mai 68: appel a retourner les fusils contre le régime 

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