25 avril 68: le mouvement prend son envol à Toulouse

N°35 de la série "1968" qui en comptera plus de 68 sur l'année. Le mouvement du 25 avril nait à Toulouse dans la foulée d'une AG étudiante accueillant des camarades du 22 mars de Nanterre, dont Daniel Bensaid, suivie par une manif balayant une attaque des fascistes d'Occident. Prochain article: "29 avril: Shadocks contre Gibis".

25 avril 2018

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Le 23 avril les étudiants toulousains — déjà mobilisés comme ailleurs sur le Vietnam — manifestent en solidarité avec Rudi Dutschke victime d’un attentat le 11 avril. Deux jours plus tard, ils tiennent une AG d’environ 400 étudiants dans la faculté des Lettres, avec la participation de Daniel Bensaïd (ci-contre), toulousain et membre du mouvement du 22 mars créé un mois plus tôt à Nanterre. Les fascistes bombardent l’amphi de pierres et bombes lacrymogènes. Voici ce qu’en dit Daniel Bensaid: « De passage à Toulouse, nous avons harangué un amphi bondé de la faculté Albert-Lautman (du nom du grand logicien – tonton d’Alain Krivine – exécuté par les nazis), en relatant par le menu l’épopée nanterroise. Remonté à bloc, l’auditoire partit en manif, balayant au passage un groupe d’Occident (où figurait sans doute Bernard Antony, le futur « Romain Marie » du Front national). Petit frère du « 22 mars », le Mouvement du 25 avril était né»

Antoine Artous, un des responsables de la JCR et animateur du Mouvement du 25 Avril, donne des précisions dont voici un extrait: "Le Mouvement du 25 avril avait comme base arrière la Fac de Lettres, implantée alors en plein centre ville, près de la Bourse du travail et de la Mairie. Ce mouvement représentait un peu le « mouvement étudiant » à Toulouse, depuis la Fac de Lettres occupée. Il polarisait de nombreux non-étudiants ; organisait des liaisons avec les paysans (CLEOP : comité de liaison  étudiants ouvriers paysans) et avait des relations avec les autres mouvements (essentiellement lycéens des villes de la région). Le mouvement de la fac de sciences (plus excentré et moins actif centralement) était organisé à travers un comité de grève ; idem pour la Fac de Médicine. Outre des JCR, on retrouvait dans le Mouvement du 25 avril quelques militants des ESU et de la CNT Espagnole, qui disposait d’un local à la Bourse du travail, a côté de la CGT… Les rapports étaient bons. C’est par la suite que les choses vont se compliquer avec des militants anarchistes qui vont, un peu plus tard, se lancer dans Action directe."

Le 30 avril, ont lieu les 6 heures pour le Vietnam. Le 3 mai une AG étudiante défend le concept d’université critique et donc le droit de porter le débat politique à l’intérieur des cours. Puis le mouvement réagit avec vigueur aux affrontements de début Mai à Paris. C’est sans doute pour une large part un héritage des émigrés de la guerre d’Espagne et de l’anarcho-syndicalisme.


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Le 7 mai plus de 1500 personnes se rassemblent dans le grand amphithéâtre et adopte le principe d’une grève illimitée jusqu’à la satisfaction de trois revendications: libération des étudiants emprisonnés, fin des agressions policières dans l’université, liberté d’expression des lycéens. Une manifestation de plus de 3 000 personnes se dirige vers le lycée Pierre de Fermat pour réclamer la réintégration d’un lycéen exclu pour avoir tracé des inscriptions sur un mur. La police charge, Alain Alcouffe est passé à tabac. La proximité d’un chantier de maçonnerie aide à organiser l’autodéfense.

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Le 8 mai, les cours cessent. Le 9 mai, 3000 personnes se réunissent au Palais des Sports sur le thème de l’Université critique. Le lendemain le lycée Pierre de Fermat entre en grève à l’initiative d’un Comité d’Action Lycéen (sur la naissance des CAL, on peut lire cet article de la série). Dès le samedi 11 mai, c’est à dire deux jours avant Paris, les organisations étudiantes et ouvrières manifestent ensemble, jusqu’à l’ORTF. Le 13 mai, le cortège unitaire rassemble environ 50 000 personnes, avec le maire radical-socialiste en tête. Le 17 mai les étudiants en Lettres décident le boycott des examens et occupent l’Université. A minuit, les cheminots décident la grève illimitée. Le lendemain les institutions culturelles se joignent au mouvement. 

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Le 20 mai la grève a presque gagné tous les secteurs, à commencer par les grandes entreprises: Sud-Aviation, APC, Bréguet-Aviation, Latécoère, les ateliers d’Air France. Le 21 mai, plus de 100 000 travailleurs sont en grève. Le 24 mai, fait important, les sapeurs pompiers ignorent l’ordre de disperser les manifestants. Le lundi 27 mai, 50 000 manifestants défilent à l’appel des syndicats et partis de gauche et réclament la démission de De Gaulle. 

A cette date, un accord avec les agriculteurs du département remplit d’aliments la faculté des Lettres  et un campement à Bordelongue. Les étudiants se chargent de la distribution. Ce 27 mai, comme en région parisienne,  les résultats de Grenelle sont largement rejetés, notamment dans les grandes entreprises. Le 31 mai, la droite et l’extrême droite rassemblée dans les Comités de Défense de la République (CDR) manifestent et provoquent des affrontement devant la Faculté des Lettres. Alors que quelques entreprises résistent encore, le 11 Juin, jour de l’assassinat de Gilles Tautin à Flins, est une nuit des barricades. Le bilan est sévère: La Dépêche du Midi dénombre 176 interpellés et 18 blessés légers. L’Etat, comme toujours dans les crises, joue sur le ressort du racisme et de la xénophobie pour préparer les élections: il expulse du département 22 étrangers dont 6 étudiants.

Témoignage d'une très jeune militante de Mai à Toulouse:

Mai 68, tout changer (5) : "Mes parents m'ont bouclée à la maison" (Sonia Casagrande) © Diffusion NPA

En trois minutes

Mai 68 à Toulouse : ...et après ? © France 3 Occitanie

Le même jour…

  • La motion de censure sur la publicité à la télévision ne recueille que 236 voix (sur les 244 nécessaires pour dissoudre le gouvernement)
  • Algérie: Attentat manqué contre Boumediene, chef de l’Etat algérien.

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50 ans plus tard...à ne pas rater p...

  • Un collectif «Initiatives Toulouse 68» s'est créé à l'occasion du cinquantième anniversaire pour «fêter» l'événement, autour de quelques «acteurs» comme Alain Alcouffe, mais aussi Jacques Echard alors responsable de l'Unef-Médecine, Daniel Laplace, ancien responsable du service d'ordre de la JCR, ou Elie Brugarolas, ancien membre des Comités d'action lycéen. Ceux-là ont mis en place quelques premières manifestations.

Mercredi 25 avril à 17h30, un sit-in place du Capitole pour dire «Ya basta !»

Mercredi 2 mai à 19h : lectures et concert, salle San Subra à Saint-Cyprien, avec Catherine Vaniscotte et Christophe Anglade (lectures musicales) suivi d'un récital du chanteur occitan Claude Marti.

À partir du mardi 15 mai, une exposition (photos, affiches, journaux, objets d'époque) se tient à la Bibliothèque universitaire de l'Arsenal.

Mardi 22 mai à 19h30 : débat et analyses, salle Barcelone à Toulouse, avec des acteurs et des témoins du Mai-68.Jeudi 31 mai à 20h, salle du Sénéchal à Toulouse, projection du film «Mai 68 à Toulouse» de Catherine Aïra, avec des archives de l'INA, suivi d'un débat «Que faire en 2018 ?»

https ://www.facebook.com/Toulousemai68/

Et aussi

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Articles déjà publiés dans ma série « 1968 »

  1. 5 Janvier 68: Dubcek accède au pouvoir en Tchécoslovaquie
  2. "Eh bien non, nous n'allons pas enterrer Mai 68", par A. Krivine et A. Cyroulnik
  3. 26 Janvier 68: Caen prend les devants
  4. 27 janvier 68: les lycéens font collection de képis de policiers
  5. 29 Janvier 68: Fidel écarte les dirigeants pro-soviétiques
  6. 31 janvier 68: Vietnam, l’offensive d’un peuple héroïque
  7. Mai 2018 : sous les pavés la rage, par Jacques Chastaing
  8. Mai 68 vu des Suds
  9. 6 Février 68: grand Charles et grand cirque à Grenoble
  10. 14 février 68: combat pour le cinéma
  11. 17-18 Février 68: La jeunesse européenne avec le Vietnam
  12. Mai 68 n’a pas commencé en mai, ni en mars, ni au Quartier Latin, ni à Nanterre
  13. 24 Février 68: Plate-forme commune FGDS- PCF
  14. 26 février 68: L'aéroport c'est déjà non, et au Japon
  15. 1er Mars 68: bataille romaine de Valle Giulia
  16. Mai 68: des conséquences "positives" pour 79% des Français
  17. 1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !
  18. 8 mars 68 : révolte étudiante en Pologne
  19. 11 mars 68 : les affrontements de Redon donnent le ton
  20. A retenir: le 23 Juin, colloque "Secousse et répliques de Mai-Juin 68"
  21. 15 Mars 68: Répression sauvage en Tunisie et rêverie dans Le Monde
  22. 16 mars 68: My Lai, un Oradour sur Glane perpétré au Vietnam
  23. 18 Mars 68: début du Mai sénégalais
  24. 20 mars 68: Karameh, une victoire de la Palestine 
  25. 22 mars 68: Nanterre allume la mèche
  26. 25 Mars 68 à Honfleur: "Je n'avais pas vu ça depuis 36 !"
  27. 28 mars 68: à Rio l’assassinat d’un étudiant déclenche un mouvement de masse
  28. 4 Avril 68: Martin Luther King est assassiné
  29. Alerte à Versailles: 52 % des Français veulent un nouveau mai 68
  30. Merci Jacques Higelin, esprit de 68 
  31. La grève générale de 36 et ses leçons 
  32. 11 avril 68: attentat à Berlin contre Rudi Dutschke
  33. 17 avril 68: victoire politique sur les massacres du « Mé 67 » en Guadeloupe
  34. Ludivine Bantigny - 1968 : de grands soirs en petits matins - vidéo 

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