Hebdo #100: putschisme d’atmosphère et mythologie napoléonienne, ou le triomphe du roman national

« Catéchisme républicain », « récit en carton-pâte »... À l’occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon, le Club de Mediapart chronique l’inconséquence politique des choix commémoriels du pouvoir et l’opportunité pour le chef de l’État de se refléter dans la gloire du « héros national » comme dans un miroir magnifiant. Mais aussi de faire écho à ses tentations autoritaires tout en euphémisant l’esclavagisme. Les contributeurs alertent aussi sur une séquence à haut risque où se nouent la ferveur impériale de l’État et son somnambulisme face aux récentes velléités putschistes. 

« Catéchisme républicain », « récit en carton-pâte », « mythologie » : le 5 mai dernier, alors qu’Emmanuel Macron rendait hommage à Napoléon pour le bicentenaire de sa mort, le Club s’était déjà constitué en espace de révolte mémorielle. À la grotesque solennité des louanges du pouvoir à l’Empereur, les contributeurs ont opposé la complexité intranquille de l’histoire et le refus de l’euphémisation des crimes passés.

Choisissant de célébrer la plus foutraque et plus vivante Commune, ou tançant l’inconséquence politique des choix commémoriels du quinquennat, ils racontent la tentation du président de se refléter dans la gloire du « héros national » comme dans un miroir magnifiant et de laisser libre cours à ses tentations autoritaires. Ils décodent enfin ses stratégies de distorsion mémorielle prenant la forme tout à la fois d’un manifeste politique et d’un dérivatif : les « mises en scène des “grandeurs” passées de la France » pour « faire oublier les bassesses politiques du quinquennat », selon les mots de l’historien Olivier Le Cour Grandmaison.

Pour Le Cour Grandmaison, qui signe dans le Club deux textes récents (ici et ici) consacrés à la politique mémorielle du chef de l’État, celui-ci « préfère les sublimités imaginaires du roman national à l’histoire ». Encensé par de nombreux responsables politiques et un faisceau de bateleurs médiatiques, mais aussi un cortège d’historiens et d’académiciens, le président célèbrera donc le 10 mai les abolitions de l’esclavage décrétées par la Première puis par la Deuxième République, cinq jours après avoir rendu hommage à Napoléon Bonaparte.

 © Fred Sochard © Fred Sochard

En mars dernier déjà, Le Cour Grandmaison fustigeait par anticipation ces « contorsions », cette gymnastique qu’il attribuait notamment à de basses manœuvres stratégiques : « La multiplication de ces gestes prévus est une aubaine. Elle doit lui permettre de faire coup double ou triple : rendre hommage à plusieurs personnalités emblématiques afin de satisfaire diverses fractions de l’électorat, occuper régulièrement l’agenda politique et médiatique, susciter ainsi les louanges de ses courtisans qui s’empresseront de saluer son courage et sa fidélité aux promesses faites. »

Loubli, facteur essentiel de la création d’une nation

Valsant opportunément d’une « cause » historique à une autre sans détecter les contradictions intrinsèques de son œuvre commémorielle, le président est à l’origine d’un « art qui requiert une échine et une “morale” d’une souplesse exemplaire, et une rhétorique qui, dans ce cas d’espèce, euphémise sinistrement les crimes commis ».

Contre les ronflants dithyrambes, l’historien, guerroyant contre les « béats de la République », rappelle que le roman national débobiné en 5 mai aux Invalides prospère depuis des lustres sur l’oubli volontaire et les minimisations de l’esclavagisme. Un stratagème bien rodé de l’amnésie et du trucage historiques que théorisait Ernest Renan dans Qu’est-ce qu’une nation ? : « L’oubli, et je dirai même l’erreur historique sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. » 

L’artiste plasticien Pascal Convert, missionné par le ministère des armées pour rendre hommage au cheval de Napoléon, Marengo, a dû pour sa part se colleter aux panégyristes professionnels. Dans sa reconstitution artistique, à partir du scan 3D du squelette du canasson de l’Empereur, certains ont vu dans l’usage du plastique, « matériau perçu comme non noble », une sorte d’anathème. Le plasticien s’est attiré les foudres, notamment, de Thierry Lentz, historien de l’Empire pour qui « nous devons défendre Napoléon et à travers lui notre histoire, pour préserver la cohésion nationale » (Le Figaro, 2 avril 2021).

Pascal Convert -Memento Marengo - Désarticulation et reconstitution à partir du scan 3D du squelette du cheval «Marengo» conservé au National Army Museum à Londres Pascal Convert -Memento Marengo - Désarticulation et reconstitution à partir du scan 3D du squelette du cheval «Marengo» conservé au National Army Museum à Londres
Memento mori et déchaînement outragé 

Consentir à entrer dans le champ de bataille de la commémoration napoléonienne, constate l’artiste, c’est « voir ressurgir les vieux démons d’une nation divisée entre thuriféraires et détracteurs de Napoléon, où la nuance ne trouve guère sa place ». Parce que l’œuvre d’art entre dans la zone sanctifiée du tombeau de l’Empereur, son « geste hérétique » suscite un « déchaînement outragé », relate-t-il, avant de rappeler l’importance du travail des historiens.

Par son travail, et son point de vue d’artiste, Pascal Convert aura tenté de rendre compte d’une complexité historique inaccessible à qui stabilise la figure napoléonienne en héros national inamovible : « La sculpture Memento Marengo dessine la constellation de Napoléon Bonaparte, de son ascension à sa chute, et rappelle le destin de tout être humain, même quand aveuglé par sa gloire, il se prend pour un demi-dieu. C’est un Memento mori contemporain... Souviens-toi que tu vas mourir, l’expression était répétée par l’esclave qui accompagnait le général romain vainqueur lors des cérémonies célébrant sa victoire. »

Champ de projection d’un orgueil collectif imaginaire 

Du point de vue de la construction culturelle du héros Napoléon, on peut lire le texte de Pascale Fautrier qui, dans une démarche de déconstruction, évoque l'érection progressive du despote en héros romantique via une généalogie littéraire passant par le virilisme romanesque et ce qu’elle nomme « bovarysme masculin ».

Mais dans le cas de l’expérience fort instructive du plasticien Pascal Convert, la cristallisation du débat sur du plastique dévoile, s’il en était encore besoin, le processus de statufication commémoriel dont fait l’objet l’Empereur. En outre, l’enjeu du sacre présidentiel à l’occasion du bicentenaire réside dans un usage de l’histoire comme réflecteur du pouvoir présent et outil de fatuité nationale.

Or, « au-delà des commémorations, des jubilés et autres prétextes à frisson, l’histoire n’est pas un champ de projection d’un orgueil collectif imaginaire », écrivent Loïc Céry, spécialiste de littérature francophone, et Louis Sala-Molins, philosophe, tous deux spécialistes de l’esclavage, dans une analyse passionnante. 

Procès anachronique ?

Leur texte, publié en amont de la cérémonie, déconstruit notamment la rhétorique d’atténuation rétrospective un peu facile, sous couvert de finesse épistémologique d’apparat, qui consiste à ressasser qu’il faut « replacer les choses dans leur contexte », ou comme le traduit E. Macron, prendre garde à ne pas « juger du passé avec les lois du présent », avec des œillères « morales ». Mais fustiger les « procès anachroniques » à l’instar du Président, c’est éclipser un peu rapidement sa propre responsabilité présente vis-à-vis des rémanences douloureuses du passé (un ordre néocolonial et un racisme systémique, notamment), et donc sur le cours de l’histoire lui-même (et tenter, au passage, de faire croire que l’esclavagisme n’avait pas été dénoncé comme moralement répréhensible par des acteurs de l’époque, sans doute ?). 

 © MMTK © MMTK

Banalisation du passé à l’usage du présent 

En somme, le « contexte » a bon dos. Cette dérobade du discours autorise une banalisation du passé à l’usage du présent. C’est-à-dire cette « faculté rare de s’arranger avec la réalité historique quand elle vient contrecarrer un tropisme de vénération et un culte du grand homme », résument Céry et Sala-Molins, qui décrivent admirablement le déroulé falsificateur du roman national utilisé, ici, comme instrument politique. Et le bluff historiographique qui l’accompagne : « Nous voilà donc une fois de plus devant cette fameuse imputation d’universalité et d’intemporalité accolée à l’esclavage […]. Cet argument est le plus sûr moyen de diluer soigneusement la traite négrière transatlantique et l’esclavage colonial dans une contextualisation qui annule leur spécificité, de les soustraire à toute unicité, pour les fondre dans le continuum intemporel de la permanence de l’esclavage, de la plus haute Antiquité. »

Des accommodements avec l’histoire qui fardent et dissimulent « une indifférence tenace à la tragédie humaine qui s’abattait sur des centaines de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants (non des matricules, mais des êtres humains) maintenus sous le joug d’une exploitation bestiale, sans qu’aucune voie de sortie ne soit dessinée, avant les révoltes ultérieures et le combat des abolitionnistes », ajoutent-ils.

Cathy Liminana-Dembele, dans l’édition « Mémoires du colonialisme », a mis en chanson cet usage du roman national oublieux des indignités du passé :

« Du chant à Napoléon dans le roman national j’entends la narration
Faite des plumes historiques qui fournissent les ailes de l’Aiglon
au bien portant de tant de mystifications
Bonnes à marier la Nation à Napoléon,
Roi ne se suffisait pas pour illuminer comme il se doit
Le pays qu’à son peuple régicide il confisqua
Empereur il se fit et de sang bleu il s’inventa

Faisant du pas des hommes le pas des canons au nom de ses exploits,
Rendons à Napoléon ce qui est à Napoléon ! »

Ce choix de commémoration nationale, ajoutent Céry et Sala-Molins, est « pétri de reconnaissance filiale ». Le désir non dissimulé d’un Macron en mal de grandeur de se lover dans un héritage de gloire et de s’y refléter comme dans une sorte de rétroviseur sublimant est flagrant. Avec une efficacité double : l’hommage fonctionne comme révélateur des tentations autoritaires du pouvoir en même temps qu’il minimise opportunément les forfaitures du passé. Le révisionnisme historique est confortable : il évite de se colleter à la question de la réparation.  

Portfolio du 1er mai - "Lacrymo c'est beau la vie, pour les grands et les petits" © GUILLERMO GOMEZ Portfolio du 1er mai - "Lacrymo c'est beau la vie, pour les grands et les petits" © GUILLERMO GOMEZ
Les déboulonneurs de statue de 1871

Jouant du télescopage mémoriel du bicentenaire de la mort de Napoléon et des 150 ans de la Commune de Paris, les contributeurs ont aussi fait du Club un espace de contre-programmation [à linstar des Rendez-vous de Mediapart : retrouvez léchange vidéo autour de la Commune avec les lectrices et lecteurs organisé le 5 mai avec Lucie Delaporte Romaric Godin, Fabien Escalona et Ana Ferrer]

Michel Pinault, par exemple, préfère rendre hommage à la destruction par les Communards de la colonne de Vendôme, qui avait été érigée par Napoléon lui-même en l’honneur de sa propre gloire. C’est une irrévérencieuse contre-commémoration qui se joue dans son billet : celle des déboulonneurs de statue de l'année 1871. Pinault relit pour nous Le 18 brumaire de Louis Bonaparte de Marx (1852) : « Le jour où le manteau impérial tombera enfin sur les épaules de Louis Bonaparte, la statue d’airain de Napoléon s’écroulera du haut de la colonne Vendôme. » Dans son sillage, vingt ans plus tard, le décret de la Commune de Paris du 12 avril énonçait : 

« La Commune de Paris, considérant que la colonne impériale
de la place Vendôme est un monument de barbarie,
un symbole de force brute et de fausse gloire,
une affirmation du militarisme,
une négation du droit international,
une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus,
un attentat perpétuel à l’un des trois grands principes
de la République française, la fraternité,
décrète : article unique - La colonne Vendôme sera démolie. »

Sans pour autant rejouer un match fantasmé entre lEmpereur et la Commune, le Club choisit aisément son camp commémoriel, celui, plus foutraque, plus vivant et porteur despoir démocratique (quoique douloureux aussi) des communards. 

À l’opposé de la « commémoration glacée » de Bonaparte, écrit Danielle Blin dans un petit billet, « les communards sont vivants »Grâce au bien nommé collectif Faisons vivre la Commune, on peut retrouver lannonce dune balade parisienne sur les traces de la Commune (rendez-vous le 16 mai), une bibliothèque pour s’y mieux retrouver dans les films sur l’insurrection, des chansons antimilitaristes oubliées, des textes de Michèle Audin ou de Maurice Rajsfus, des recensions de livres, des chroniques des héritiers des communards, des expressions musicales et artistiques diverses autour de la Commune... La Commune vit aussi dans le blog de Vingtras ou encore dans des contributions sur des communards oubliés (ici un texte de Yves Faucoup, ici de Guillaume Goutte sur un correcteur qui devint général communard, ici Germain Turpin, le premier mort de la Commune par Vingtras) [voir le dossier consacré à la Commune].

La mythologie impériale, constitutive du roman national

Fin avril, c’est la tribune putschiste des généraux à la retraite publiée dans Valeurs Actuelles qui défrayait la chronique. Du moins dans le Club (voir nos sélections ici et ici) ; elle n’a en revanche pas provoqué grand émoi parmi les membres du gouvernement, et même reçu du soutien d’une bonne part de la classe politique [voir Ouvrez les guillemets sur le sujet].

Dans un texte intitulé « Mythologie impériale et nostalgie putschiste », Pierre Besnard, qui se décrit « biberonné à l’épopée impériale », décrypte la filiation symbolique qui relie subrepticement les « représentations de grandeur civilisationnelle » – comme celles de notre moment commémoratif bonapartien – à la fabrique du consentement aux coups d’États militaires, et le « jeu dangereux » que les dirigeants de la Ve République ont toujours consenti à jouer avec la démocratie.

Du putschisme d’atmosphère de la période à la ferveur napoléonienne et impériale du chef d’État, il décèle un continuum politique, plus encore qu’une simple concaténation funeste. « Passez votre chemin, contempteurs de l’esclavagisme et autres salisseurs de statue, la mythologie impériale est constitutive du roman national. Le président Macron commémorera donc le bicentenaire de la mort l’empereur, ironise-t-il. Peu importe qu’une démocratie célèbre un général putschiste, vite devenu tyran européen, ce qui compte c’est le prestige, le rayonnement et la gloire. »

Préparer les troupes à la possibilité d'un putsch

Retraçant l’histoire de la domination néocoloniale sous la Ve République et de l’indifférence de ses dirigeants pour les crimes des régimes vassalisés, il explique pourquoi « cette représentation des forces militaires comme garantes d’un réseau d’ordre, d’influence et de prestige est renforcée par la centralisation des pouvoirs en matière de politique étrangère, l’armée et la diplomatie étant le domaine réservé du président de la République ».

À voir Pierre Besnard dérouler le fil, l’on comprend mieux comment la tribune des généraux a pu indolemment prendre place dans l’espace médiatique et politique, dans un univers atone et bardé de nostalgie autoritaire, jouant son rôle tout à la fois performatif — le texte est une offensive en soi — et discrètement préparatoire, en sous-main. La tribune, mollement condamnée par le gouvernement, « prépare les troupes, l’opinion et les dirigeants à la possibilité d’un putsch », écrivait vendredi dernier dans nos colonnes la section LDH de l’EHESS, composée par des universitaires. « Elle sonde les éventuelles résistances, les accointances, les indifférences et les soumissions, façon militaire. »

« Ces généraux, qui brandissent l’honneur comme on brandit une arme, savent que leur appel dans le contexte actuel est un hameçon auquel peuvent se rallier les partisans d’un État autoritaire, voire militaire. Les exemples dans maints autres pays attestent la possibilité de telles transitions politiques », alertaient-ils, rappelant au passage la révélation récente d’un nombre important de militaires affichant leurs convictions nazies en toute impunité au sein de l’armée.

La période est également aux attaques fomentées par des groupes d’extrême droite largement ignorés par le pouvoir, comme le rappelait l’Union communiste libertaire dans un billet sur « le fascisme en embuscade » (notamment à la librairie anarchiste La Plume noire à Lyon ou encore au Conseil régional d’Occitanie, avec une intrusion violente d’un commando de l’Action française).

Déni, édulcoration et fragilité de la démocratie

Dans le sillage de cette tribune de « vieilles ganaches » complaisamment décrites comme inoffensives, la population a, pour le contributeur Vidal Cuervo, fait preuve d’une acceptation inquiétante du fascisme qui vient, et d’un « déni crasse, épais, automatique ». Le même déni, les mêmes mécanismes de désinvolture et d’édulcoration qui autorisent les paradigmes d’extrême droite à s’implanter depuis des décennies ; le somnambulisme qui empêche de faire « le lien », celui qui relie « la militarisation policière sous Sarkozy, le maintien du plan Vigipirate depuis… 1986, la criminalisation croissante de la contestation, le doublement du nombre de morts aux mains de la police depuis le début du mandat de Macron, l’augmentation des lois sécuritaires, généralement redondantes et superflues, la privatisation du business de la sécurité et la multiplication des techniques informatiques pour le promouvoir. L’impunité totale des forces de police […], l’instrumentalisation de la laïcité établissant de facto un racisme d’État et de discrimination des populations racisées (accusées de “séparatisme”) », etc. 

Dans une ambiance de ferveur impériale, la mise en garde sur la très grande fragilité de la démocratie est partagée par Pierre Besnard. Ainsi conclut-il : « En ne respectant pas des principes démocratiques forts, en France et à l’étranger, et sans remise en question de notre mythologie impériale, nous pourrions connaître à nouveau de sérieuses zones de turbulences. »

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