26 mai 68: Comités d’Action dans 30 cantons de l’Aveyron

N° 62 de ma série "1968" qui comptera plus de 100 articles sur l'année. Il faut s'éloigner de Paris pour comprendre non seulement la radicalité révolutionnaire mais aussi le caractère massif du mouvement de Mai et Juin. Un témoignage sur Rodez et l'Aveyron permet de le faire. Prochain article: "27Juin 68: Grenelle à la poubelle".

26 mai 2018
Nous voici en Aveyron. Dans la foulée de la création du Mouvement du 24 mai à Rodez, se créent entre le 25 et le 26 des Comités d’Action dans plus de 30 cantons du département. Le développement du mouvement à Rodez et dans le département donne bien la mesure du caractère souvent à la fois radicalement révolutionnaire et unitaire et massif du mouvement. C'est le propre d'un soulèvement populaire. Pour en saisir toute la portée, rien de mieux que de lire les larges extraits ci-dessous d’un témoignage passionnant de Jacques Serieys, 1968 Rodez et Aveyron en révolution. Précisons: en 1968 la population de l’aire urbaine de Rodez est inférieure à 60 000 habitants.

 La crise révolutionnaire de 1968, plus grande grève générale de l’histoire mondiale, a-t-elle touché l’Aveyron ? Oui, profondément. Comme au plan national, des trajectoires personnelles permettent de comprendre la maturation du mouvement politique de 68.

Trois processus peuvent être identifiés :

  •  Le développement du Pavé, groupe lié à l’extrême gauche : Le jeune ouvrier aveyronnais René Duran, fils d’un lignard des télécommunications, refuse de partir soldat en Algérie, est caché sur Paris (chez Gerville, Gauthier), loge avec Pierre Goldman, devient moniteur auprès des jeunes du bidonville de Nanterre lors de la répression du 17 octobre 1961 contre les Algériens (11538 arrestations, plusieurs centaines de morts), côtoie Michel Butel et autres militants internationalistes jusqu’en 1965. Revenu sur Rodez, il participe à une structure souple créée par le PCF. Mais « le parti » craint à tort la présence de gauchistes et dissout le groupe. Isolés, nous prenons contact avec des exclus comme Alain Krivine puis créons « Le Pavé », un groupe départemental dont le nom signe notre solidarité avec le Che Guevara et le FNL vietnamien mais aussi nos liens culturels de l’époque (Gatti)…Nous aidons des déserteurs US. Le Pavé est ouvert à toute l’extrême gauche ; en 1966 René part 15 jours pour Paris au moment de la création de l’UJCML (lien avec Benny Lévy). Avec les JCR, nous participons sur Toulouse aux 6 heures pour le Vietnam. Unis à des militants PSU proches, nous disposerons début mai 68 d’une force significative.
  •   De la grève des mineurs de Decazeville naît un vivier de jeunes qui vont rejoindre les Comités d’Action Lycéens et parfois l’extrême gauche. Robert Eralès est le fils d’un des 2200 mineurs de Decazeville qui cessent le travail en décembre 61 face aux licenciements et au projet de fermeture des puits.
  •   Dans les années 1960, les nombreux cadres organisateurs locaux de la gauche sont encore hantés par la prégnance du cléricalisme archaïque réactionnaire aveyronnais et du fascisme entre 1925 et 1944. Aussi, ils vont s’engager aux côtés des animateurs du mouvement de 68 unis sur des références théoriques alliant république sociale émancipatrice et marxisme vivant…

Dans le même temps, de 1965 à 1968, des processus profonds se développent tant dans le salariat que dans la jeunesse. Sur mon lycée, les délégués élèves des clubs élisent en octobre 67 le bureau du foyer socio-éducatif ; celui-ci obtient 2 heures libres et 3 salles pour le club « Information et Auto-Socio-Education » où les élèves proposent, font et écoutent les cours. Notre lieu de vie, c’est le foyer « Guevara » avec ses 8 panneaux d’information (dont défense de la nature)…

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Les Comités d’Action Lycéens se créent sur Paris mi décembre 67. Nous prenons contact par Francis Jouve, militant JCR du Pavé, créons 6 CAL début 68 avec des jeunes souvent issus de familles imprégnées du souvenir de la barbarie fasciste. Depuis 65, l’impérialisme américain les a horrifiés. Le coup d’état militaire en Grèce et la répression sanglante en Espagne les ont convaincus du danger en Europe même…

Les six manifestations locales du 1er mai 68 sont très unitaires donc nombreuses, chaleureuses, politiques. Contre l’exclusion d’un élève, nous menons les 6 et 7 une lutte victorieuse. Dans la nuit du 10, les transistors nous font vivre l’épopée des barricades parisiennes. Au matin, fleurit la première occupation aveyronnaise de 68 : les CAL s’installent sur Decazeville dans les locaux de l’Amicale laïque avant de faire de même conjoncturellement à la poste. Sur Rodez, grèves et débats se succèdent ! Le 11 au soir, plus une boule puante, plus un manche de pioche n’est disponible en magasin. Un service d’ordre lycéen imposant, d’athlètes et rugbymen se crée. CGT, CFDT, FO, FEN, UNEF appellent à une grève générale de 24h. Les grosses réunions des CAL accueillent des élus de gauche, des cadres du PC. Dans chaque meeting du 13 mai, un lycéen intervient. Sur Rodez, il lance « Ce système insensé assis, par des bourgeois pour des bourgeois, refondons-le entièrement ». Un petit groupe fasciste avance vers la tribune en scandant « OCCIDENT, OCCIDENT » pendant que d’autres essaient de semer la panique sur la place. Le SO lycéen déblaie les importuns. Le 16 mai, le Comité d’Action Inter-Lycée (CAIL) organise une AG départementale avec 1500 présents…

Le 18 mai, Michel Récanati nous transmet la consigne nationale des CAL : grève illimitée avec occupation des locaux à partir du 20…Nous occupons six lycées en Aveyron; la grève est partie sur 3 autres…Nous baignons dans l’enthousiasme d’une grande famille de lycéens qui réfléchit, propose, vote, manifeste, espère et vit à un rythme endiablé… Lancés dans l’aventure d’une grève avec occupation des locaux, pendant une crise révolutionnaire, notre coeur découvre le monde dans des battements si puissants que le bonheur universel paraît à portée d’un dernier effort collectif. Durant cette matinée, les contacts entre Blanchard, Marillaud et Serieys débouchent sur l’idée de prendre en mains toute l’Education nationale sur une démarche authentiquement républicaine. Rendez-vous est pris pour 15h à la Maison de l’enseignement (MGEN, MAIF, FEN).

Le Comité Autonome d’Etudes et de Décisions se crée à partir de cette réunion… Les objectifs des participants sont divers. Pour le CAIL, nous obtenons vite la fermeture pédagogique des établissements, le report du bac, surtout de faire tourner les lycées (cantines, dortoirs) au service de la grève pour permettre aux internes (très majoritaires) de rester. Avec les syndicalistes enseignants et le mouvement laïque, nous essayons d’établir les bases d’une plate forme revendicative unifiante à la hauteur de la grève résumée par : Université démocratique, nationale, laïque... « Nous sommes un mouvement qui risque de n’être plus d’accord à brève échéance avec le pouvoir central. Nous serons donc amenés à prendre des décisions… »…

Nous analysons la situation comme une crise révolutionnaire. Quelle perspective politique avancer ? Du 16 au 21, une majorité des CAL suit l’orientation proposée par les étudiants le 16 (on arrête tout, on réfléchit et on reconstruit une autre société). Du 21 au 23, nous modifions notre discours par expérience, par contacts locaux et après discussion à Toulouse avec Paco, Cours Salies et surtout Antoine Artous (JCR). Le 23 après-midi, un animateur du 22 mars et un Argentin arrivent de Paris, commencent par un cours de guérilla urbaine appliquée sur le centre de Rodez. Nous étudions la question pendant 2 heures en groupe restreint. Puis nous essayons d’analyser la situation politique pour dégager quelques perspectives : privilégier les mots d’ordre unifiant le mouvement lycéen et la grève ouvrière, centralisation des comités d’auto-organisation (comprenant une représentation des syndicats), imposant des droits et un contrôle démocratique, front social des milieux populaires sur un programme commun pour une véritable démocratie politique et sociale, gouvernement provisoire d’Union des gauches. Nos deux visiteurs vont défendre en gros, cette position, lors du meeting qu’ils président le soir même dans la Salle du Temple. Toutes les forces syndicales (CGT, CFDT, FO, FEN, autonomes), politiques (PC, SFIO, CIR, PSU, Pavé), conjoncturelles (CAEDEN, CAL), associatives (Vie nouvelle, Grand Orient), sportives… s’affirment d’accord pour créer un comité sous le nom Comité Départemental d’Action et de Grève…

Dans l’Education nationale, une assemblée générale de 2000 enseignants, parents et lycéens valide le CAEDEN. Le Comité intersyndical de l’artisanat avance ses propositions, noue des liens avec les syndicats de salariés et le mouvement jeune. A Millau “la plupart des commerçants ont fermé leur porte pour participer au rassemblement organisé à la Maison du peuple”. Le syndicat paysan FDSEA derrière son président Raymond Lacombe prend contact avec tous, écoute, convoque, invite la Coordination lycéenne à débattre une heure en AG paysanne, crée un Comité d’Action Départemental de l’Agriculture et se prononce par communiqué de presse : “pour un programme commun des corps professionnels, pour un comité intersyndical susceptible de coordonner les actions et d’étudier les conditions d’application d’une véritable démocratie économique et sociale.” 

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Dans les établissements catholiques (Saint Affrique, Espalion…) un véritable raz de marée emporte tout (Bertrand Delanoë y joue un rôle important). Enfin, nous tenons le soir une assemblée générale qui décide la création du Mouvement du 24 mai comme force politique. « En ce soir du 24 mai … Nous avons tellement cru en la fraternité et au progrès de l’humanité que nos propositions peuvent apparaître aujourd’hui utopiques… Qu’importe ! Nous avons lié notre espérance à l’idéal démocratique des générations précédentes, au combat des travailleurs, au socialisme universel… ». Au matin du 25 se met en place un Comité Intersyndical départemental (CGT, FO, CFDT, CGC, FEN, FDSEA, CDJA, plus les CAL avec un statut particulier).

Les 25 et 26 mai, nous sentons que le mouvement national est à un tournant. Que faire ? Nous fixons pour l’Aveyron un objectif assez clair : renforcer le mouvement en créant un comité dans chaque commune et canton pour tenir rapidement des Etats Généraux comprenant si possible toutes les forces du mouvement, sous la présidence de l’avocat Maurice Monteil (PSU) en vue d’un « Conseil Elu des Aveyronnais pour la république laïque, démocratique et sociale »… Le 27 mai, les journaux diffusent l’appel : « Les délégués cantonaux des écoles publiques, réunis en congrès ce 26 mai, avec les conseils de parents d’élèves, le personnel enseignant, les amis des écoles publiques et les jeunes ont décidé de constituer immédiatement dans chaque commune et dans chaque canton un Comité d’Action… Le compte-rendu… sera transmis au Comité Départemental d’Etude et d’Action » (texte sorti en petits tracts par milliers). Environ trente comités cantonaux se créent très vite lors de réunions massives (souvent 200 à 350 personnes), se subdivisent généralement en comités communaux…

La grève générale ouvrière a débuté en même temps que dans les lycées. Les postiers partent le 20 au matin ; ils « Saluent les étudiants en lutte et s’associent à leur mouvement… demandent l’abandon de tout projet de séparation poste télécommunications, nationalisation des entreprises fournissant du matériel de télécom, abrogation des ordonnances sur la Sécu, retraite à 55 ans dans le cadre d’une politique pour l’emploi des jeunes… »… Dans les grosses entreprises de la métallurgie et de la chimie, la grève s’est également répandue comme une traînée de poudre le 20 (Vieille Montagne, Vallourec, UCMD, Métal injecté…) et les occupations le 21. Partout, le piquet de grève matinal massif reste un souvenir majeur. Un écart énorme se maintient entre la soif considérable de réponses et propositions politiques ressentie partout et la réalité bien faible (L’Humanité, le Petit Livre rouge de Mao…). Les « brigades » lycéennes ont toujours été bien accueillies dans les entreprises…Trois types de structure se créent au niveau d’une ville, des comités intersyndicaux, des lieux permanents de rassemblement de tous ceux qui sont en grève (Temple à Rodez, Maison du Peuple à Millau, Amicale laïque, mairie PSU et Bourse du travail à Decazeville…

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La jeunesse en grève respire par le Comité central de grève, non une instance, mais une ruche combattante, le Lycée Fabre, édifice majestueux, magnifique, en pierre, service d’ordre à l’entrée et en haut des murs hauts de 5 mètres, les salles Hugo, Robespierre, Jean Moulin… C’est de là que partent de bon matin les brigades de fraternisation avec les piquets de grève ouvriers. En face, le lycée Sainte Marie abrite le Comité de liaison des élèves de l’enseignement libre autour d’une Sainte Vierge respectueusement peinte en rouge… Avec le recul du temps, on se demande comment ont pu fonctionner en même temps dans les lycées des AG et CAL d’établissement, des conseils intérieurs d’organisation future (des centaines de pages extraordinaires), des structures de mobilisation par ville (CAIL à Rodez, comité exécutif des lycéens à Decazeville, bureau représentatif lycéen à Millau), des AG départementales, 36 élus au CAED (8 au bureau, 1 au bureau permanent, liste nominale dans les journaux), le Mouvement politique du 24 mai qui sort 3 journaux, la Coordination lycéenne… 

Une crise révolutionnaire se traduit particulièrement par une ambiance de débat permanent sur les questions nées de la vie réelle…Dans les lycées, dans les entreprises comme dans les comités locaux le sujet numéro un de 68 c’est celui du passage de relations sociales de soumission dépossession à une vie citoyenne fondée sur l’égalité, la démocratie et l’émancipation. Lors de l’assemblée générale du 16 mai, Mireille Fabre est excellente sur l’oppression et l’émancipation féminine ; aussi cette question sera prise en compte lors de l’Assemblée générale du lycée de filles (dans la cantine, 382 participantes) et la réunion à Sainte Procule, pour la composition du Bureau du CAIL (7 filles et 7 garçons comme le relève bien la presse), du Bureau représentatif lycéen élu à Millau (6 filles et 6 garçons), du bureau permanent du CAED (5 hommes élus que nous modifions en 3 hommes et 2 femmes Melle Lassalas, Violette Aza) ; la responsabilité du service d’ordre et des manifs sera donnée à Marie Claude Ferrié, lycéenne…La question du Droit au logement pour tous a été portée dans le mouvement par les Associations Populaires Familiales avec des propositions largement discutées. Cependant, nous avons sans cesse été dépassés par le niveau des débats imposés par l’actualité, dans les AG, dans les CAL (quel socialisme ? comment et quelle révolution ?..), au CAED (quelle nouvelle société ? corps et EPS, république d’élèves et rôle des enseignants, prise en compte des langues et cultures minoritaires), lors de la réunion organisée par le CAL du Petit Séminaire sur Christianisme, marxisme et perspective humaniste...

Le 27 mai, la crise révolutionnaire est évidente avec une paralysie du pouvoir…La Trésorerie générale n’empêche pas l’utilisation des budgets. La préfecture « reste en liaison permanente » et limite les informations envoyées sur Paris. L’hôpital psychiatrique de Cayssiols (plus grosse entreprise de Rodez) part en grève et dénonce son statut privé. Les assemblées générales quotidiennes réunies dans les entreprises sont particulièrement nombreuses. La grève des PTT sur Rodez devient quasi unanime ( 100% dans les services tri des lettres, télégraphe, mesure, employés de direction, câbles, 94% parmi les facteurs, 90% pour les lignes, 85% téléphone) ; voici un vote d’AG publié par les quotidiens : « Tous les postiers en grève » s’adressent aux cadres « comment pouvez-vous accepter une augmentation hiérarchique des salaires ? …Les plus avantagés en ce domaine ne devraient-ils pas comprendre que la justice élémentaire et le bon sens voudraient que les augmentations soient dégressives ? ».

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A Decazeville est arrivé André Cayrol, ancien dirigeant clandestin des mineurs devenu membre du Bureau national de la CGT. Un haut parleur parcourt la ville pour inviter les adhérents du PCF et de la CGT à ne pas participer à la manifestation . Pourtant le texte du CAL lu au rassemblement de Decazeville est connu pour avoir été discuté depuis une semaine : »La société actuelle a été définie comme une société capitaliste, société de profit (bénéfice fait par une minorité sur une majorité avec exploitation des ouvriers par une classe dirigeante)… La société idéale sera une société juste où tous les enfants auront les mêmes possibilités d’accéder à la culture… Les ouvriers seront propriétaires des moyens de production… le patron en tant que patron disparaît et avec lui… Le Capital basé sur le profit sera supprimé… Nivellement des salaires et diminution des heures de travail qui permettrait l’éducation permanente… La notion de travail telle qu’elle existe à l’heure actuelle est supprimée… Toutes ces mesures ont pour base notre confiance dans l’homme… Vive la révolution culturelle à la base de la réforme profonde de la société actuelle … Etudiants Ouvriers Solidaires ».

Du 28 mai au 4 juin, le mouvement ne faiblit pas malgré un moment de flottement le 31…Le mouvement lycéen lance un journal départemental M24 et tient des meetings chaleureux chaque soir dans les cantons ruraux. Partout des caisses de solidarité financière se créent et font un travail énorme…Des cadres CGT hésitent entre nos perspectives d’approfondissement du mouvement complémentaires d’une perspective politique et celle qu’André Cayrol fait voter le 29 lors d’un meeting CGT : »Les travailleurs manuels et intellectuels, les jeunes… demandent à tous les partis de gauche… de se réunir pour établir un programme commun… C’est la seule voie pour voir aboutir de façon valable l’ensemble des revendications » ; Raymond Fages, secrétaire de l’Union locale de Decazeville en appelle lui à un « gouvernement pour et par le peuple ». A Millau, les gantiers sont en grève à 100% et leur assemblée générale refuse les propositions patronales. Les réunions de comités cantonaux comptent souvent 300 à 350 personnes, comme Naucelle le 29...

Manifestation du 28 mai avec forte participation des jeunes, notamment lycéens des CAL

Rodez : manifestations d'étudiants © Ina Politique

L’apogée du mouvement en Aveyron se situe les 29, 30, 31 mai et 1er juin avec une prolifération de comités d’action cantonaux et communaux (Capdenac, Rignac, Roquefort, Rieupeyroux, Villefranche, Firmi, Millau, Montbazens, La Salvetat Peyralès, Marcillac, Espalion, Najac, Saint Affrique, Réquista, Saint Geniez, Campagnac, Belmont, Laguiole…)…Pompidou annonce le relèvement du salaire minimum de 35% et la suppression des zones de salaires ; les CAL réunissent une nouvelle AG départementale dans la grande salle de spectacle de la mairie de Rodez ; les journaux diffusent la motion votée « Les travailleurs et les étudiants sont solidaires. Pourquoi ? Pour des revendications légitimes… le pouvoir fait des concessions mais le système économique actuel l’obligera à récupérer l’augmentation des salaires par la hausse des prix Pour changer ce système qui fait de l’homme un INSTRUMENT au service des grands intérêts économiques Pour changer ce système qui, sous des apparences de démocratie (la loi est la loi) réserve les bénéfices et les pouvoirs à une minorité privilégiée ».

De Gaulle dissout l’Assemblée nationale et menace. L’ambiance se tend considérablement en Aveyron. « A la suite du discours du président de la République, plus de 300 personnes… se sont spontanément réunies à Rodez… constituent un Comité d’Action départemental pour le soutien des travailleurs et des étudiants qui a pour mission de parer à toutes les éventualités et soutenir par tous moyens appropriés les diverses formes de lutte ». Même réaction du Comité de grève du Bassin houiller ; CGT, CFDT, CGC, FEN, SGEN, Comités lycéens, FCPE, ARAC, ANACR, FNIRP, UFF, JS, UJFF, UJCF, FGDS, PC, PSU « se réunissent suite à la déclaration du Président de la république… devant la gravité de ses menaces créent un Comité Permanent de défense des libertés syndicales et démocratiques. Ce Comité invite toute la population à rester vigilante et prête à répondre à d’éventuels appels ». Durant toute cette période, l’articulation entre la volonté d’en découdre d’une bonne partie du mouvement et l’objectif d’auto-organisation de masse restera très difficile lors des AG du soir ; deux propositions seront majoritaires avant d’être repoussées de très peu, une opération sur la préfecture et une montée massive pour Paris…

En Aveyron, le défilé départemental de la droite se tient le 5 juin. Les CAIL et le Comité d’Action Départemental distribuent un tract communiqué de presse autour du rassemblement et sur le parcours : « NE CONFONDEZ PAS gaullisme et république, dictature et liberté, exploitation du peuple et véritable démocratie. Le gaullisme base sa campagne électorale sur la défense de la République… Mais il est bien évident qu’il s’agit de la 5ème, c’est-à-dire une république fondée sur les monopoles, la concentration des pouvoirs, la sélection arbitraire, la répression policière… Ne vous y trompez pas : quand on apporte une gerbe à la statue de la liberté, c’est pour son enterrement ». Les 328 manifestants n’apprécient pas.

En ce 5 juin, la grève continue sur le département dans toute la métallurgie et chimie (CEPRO, UCMD, Vallourec, Vieille Montagne), la SNCF, PTT, Banques… Pour le 7 juin, la FEN nationale a levé le mot d’ordre de grève mais elle est désavouée sur le département par la section départementale du SNI « Compte tenu des concessions dérisoires du gouvernement, les instituteurs de l’Aveyron réaffirment leur détermination à poursuivre la grève jusqu’à l’obtention… » et par tous les syndicats du second degré qui « confirment qu’ils ne reprendront pas le travail tant que… ». « Le Conseil départemental des Parents d’élèves des écoles publiques se déclare entièrement solidaire… et invite les parents à s’associer à l’action jusqu’au bout ». C’est le Comité pour la défense des libertés républicaines qui unit plusieurs forces dans le combat face au gaullisme « La fraternité humaine, la paix sociale, la défense de l’esprit républicain ne sont pas du côté du gaullisme. Le régime est devenu celui du passé. Regardons vers l’avenir ».

D’autres comités cantonaux et communaux se créent encore (Mur de Barrez, Viviez…) ; la réunion du 7 juin à Saint Geniez d’Olt dépasse l’entendement par son nombre et sa détermination. Mais les appels syndicaux à la reprise du travail s’intensifient avec des dirigeants nationaux descendus en Aveyron pour obtenir la reprise. Il faut dire que la victoire du mouvement est significative dans certains secteurs ; je me rappelle la joie des ouvriers agricoles ayant obtenu, entre autres, 56 à 59% d’augmentation du salaire minimum agricole...

Quelle position pour les législatives ? L’Union populaire sur un programme commun et l’union des forces de gauche sur ce programme dans une perspective gouvernementale faisaient autant partie du socle politique des animateurs du mai aveyronnais que l’auto-organisation, l’internationalisme et la nécessité d’une alternative au capitalisme. Le 25, nous avons affirmé notre accord avec le groupe ami du PSU pour qui « Ce mouvement de contestation et de revendication … exprime un besoin essentiel de renversement du régime capitaliste. Le PSU combat pour des revendications… mais aussi et surtout pour satisfaire la volonté de tous les travailleurs d’être maîtres de leur destin et d’en décider librement sur tous les lieux de travail… Face à toutes les manœuvres du pouvoir, nous réaffirmons que la lutte n’aura d’issue victorieuse que par l’union des forces de gauche… en vue d’une démocratie socialiste ».

Le 23 au soir, toutes les forces présentes à la tribune au Temple avaient intégré la perspective d’un gouvernement de gauche dans ce processus social et politique. Dans les débats très concrets du mouvement, nous avions toujours dit que la démocratie représentative correspondait au système capitaliste, présentait de graves défauts mais qu’aucune autre forme démocratique expérimentée ne lui était supérieure. Lorsqu’arrivent les élections législatives, nous proposons sur Rodez aux partis de gauche, de participer aux réunions pour expliquer notre mouvement et les bases de notre appel à voter pour eux. Jamais sur cette circonscription, la gauche n’a autant progressé que de 67 à 68.

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Le texte politique intégral de fusion entre Le Pavé et le Mouvement du 24 mai (fruit d’une semaine de réflexion du 21 au 26 juillet 1968) diffusé en brochure : « Nous savons désormais qu’une révolution est possible en Europe occidentale. Nous savons mieux ce que pourrait être un processus révolutionnaire et quelles conditions sont nécessaires à sa réussite. L’insurrection étudiante a pu prendre le pouvoir dans l’Université et faire fonctionner celle-ci contre la logique de la société ambiante et son Etat sans que celui-ci fût mortellement atteint dans l’immédiat. Par contre, nous sommes conscients que le soulèvement ouvrier ne peut se faire de même sans s’attaquer directement à la société capitaliste, à la propriété des moyens de production. Une telle rupture ne peut être menée à bien par le type d’action spontanée qui a conquis l’université : elle suppose une stratégie politique, c’est-à-dire l’existence d’une organisation révolutionnaire. Cette organisation, si elle avait existé, si elle avait exercé son influence au sein des comités de grève et des comités d’action locaux aurait pu installer partout des centres de pouvoir ouvrier et populaire avant que l’Etat fut à même de réagir. Elle aurait pu briser les principaux ressorts de l’Etat capitaliste avant d’avoir à engager et à gagner contre lui l’épreuve de force finale. C’est dans cette perspective qu’il nous a paru nécessaire, à nous, jeunes travailleurs, d’entamer immédiatement un travail de recherche et d’information à l’échelle de notre ville et de notre région, sans attendre une nouvelle crise éventuelle à l’Université ou dans les usines. Nous croyons qu’une ligne révolutionnaire ferme est indispensable pour toute action. Mais l’heure n’est pas au sectarisme : c’est dans la confrontation la plus large que peuvent se dégager les idées justes. Devant la diversité et la complexité des problèmes, nous lançons un appel à tous les mécontents du présent, les exploités du travail, tous ceux qui veulent contribuer à la victoire du socialisme. Plus que jamais la lutte continue ».

Dans le même temps…

C’est dimanche, mais réunions et négociations se succèdent. A 11 heures, Georges Pompidou se réunit avec Michel Debré, ministre de l'Economie et des Finances, puis il préside une réunion sur les secteurs publics, avec Edmond Michelet, ministre chargé de la fonction publique, Jean-Marcel Jeanneney des affaires sociales, assisté de Jacques Chirac, qui avait préalablement rencontré secrètement Georges Séguy, Jean Chamant, des transports, Pierre Messmer, des armées, Olivier Guichard, de l'industrie et Yves Guena, des postes et communication. À 16 heures, débutent des négociations sur le secteur nationalisé.  Au même moment, de Gaulle s'est entretient à son tour avec le ministre de l'économie, Michel Debré.

Puis la séance plénière présidée par Georges Pompidou commence rue de Grenelle avec les représentants des centrales syndicales. À 20h15, ils s’expriment. André Bergeron, secrétaire général de FO, juge le climat "tendu", et que "Les discussions sont vives, c'est normal. Elles continuent et il n'y a rien de nouveau par rapport à la situation d'hier soir".  Le leader de la CFDT, Eugène Descamps considère que "les débats vont se poursuivre dans une atmosphère difficile". Georges Séguy affirme"Il se confirme que le gouvernement n'est pas sur une position de compréhension du mécontentement des travailleurs, comme on l'a laissé entendre dans la matinée". 

Le même jour…

  • A Nantes, le comité central de grève commence à distribuer des bons de fuel aux petits commerces alimentaires et organise le ramassage des ordures. 
  • A Cluses en Haute-Savoie, une monnaie émise par les grévistes et avalisée par les commerçants circule en bons de 10 francs. 
  • Dans la Somme, les municipalités de Saleux, Picquigny, Saint-Sauveur et Flixecourt, émettent des bons.
  • Dans la nuit des individus improvisent une barricade en plein centre du bourg de Plozév (Finistère Sud), bloquent les  automobiles et lancent des slogans réclamant la venue de « Cohn-Bendit en Bretagne »…
  • L’association des Parents d’Elèves (500 000 familles) adjure UNEF et SNESUP de ne plus appeler à des manifestions de rue, au moment où le gouvernement met en garde contre des groupes armées soi-disant prêt à intervenir à l’issue des rassemblements prévus. 
  • L’UNEF appelle à une manifestation nationale pour le lendemain.
  • Le comité d'action étudiants-écrivains de la Sorbonne, qui comporte une soixantaine d'écrivains, se déclare "solidaire des jeunes gens en colère, « enragés » d'hier, "blousons noirs" d'aujourd'hui"". "Nous affirmons, poursuit la déclaration, que nous sommes tous des émeutiers, que nous sommes tous la pègre". Parmi les signataires du texte, figurent Maurice Nadeau, Nathalie Sarraute, Maurice Blanchot ou encore Claude Roy
  • La Fédération Nationale des étudiants de France (FNEF) constate qu'avec le recours à une consultation plébiscitaire, la participation des organisations étudiantes à la réforme de l'Université se trouvait "privée de tout contenu réel" et condamne la procédure. 
  • Le SNES (Syndicat national des enseignants du second degré) publie une déclaration selon laquelle "c'est se moquer des gens de prétendre que la crise de l'Université est due à son inertie". Cette crise illustre surtout "l'incapacité du pouvoir, et plus largement la crise de la société qui est révélée". 
  • Les enseignants de lettres et sciences humaines de la Sorbonne réunis en assemblée plénière dénoncent les affirmations du chef de l'Etat suivant lesquelles "la crise que traversent l'université et la nation serait exclusivement imputable à l'impuissance du corps universitaire à se renouveler." Ils estiment au contraire que, depuis plusieurs années, ils se sont toujours trouvés confrontés au "refus de leur accorder les moyens indispensables au bon fonctionnement de la faculté". Pour eux, la réforme doit être le résultat d'une "coopération continue des enseignants et des étudiants", et non pas imposée par le gouvernement, ou même par les seuls enseignants.
  • Manifestation de solidarité de 1000 personnes devant l’Ambassade de France à Londres, heurts avec la police.
  • Suède : Trois heures de bataille entre des étudiants et la police à Stockholm. Après avoir essayé de former un cortège jusqu’au palais royal, les étudiants improvisent un sit-in au centre de la ville attaqué par de nombreuses forces de police.

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

- La Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans La Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 
  19. 19 mai 68: Cannes a l’eau
  20. 20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés
  21. 21 mai 68: ORTF et fonctionnaires dans la danse
  22. 22 mai 68: appel a retourner les fusils contre le régime
  23. 24 mai 68: Face au plébiscite, la plus longue nuit de barricades 
  24. 25 mai 68: la « Commune » de Nantes

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