Hebdo du Club #83: d’une déflagration l’autre

Cette semaine dans le club, le blocage du débat sur les retraites et les retombées de « l’affaire Griveaux » agissent en véritables révélateurs de nos fragilités démocratiques. Retour sur une semaine symptomatique d'une césure institutionnelle et du délabrement du débat public, dont les retentissements ne sont potentiellement que des balbutiements.

« L’affaire Griveaux » ne peut et ne devrait inviter qu'à la plus élémentaire prudence quand il s’agit de l’évoquer. La publication de vidéos privées (voir ici l’article de Lenaig Bredoux et Ellen Salvi) qui ont conduit au retrait du candidat à la mairie de Paris et à la mise en examen de plusieurs protagonistes a suscité de vives réactions dont les retombées sont à ce jour inconnues. Cette affaire va déjà bien au-delà d’un simple épisode de campagne électorale, « elle est le symptôme de l’effondrement du fonctionnement démocratique » analyse notre chroniqueur Christian Salmon pour AOC. Avec l’apparition des chaînes d’info en continu et des réseaux sociaux, souligne-t-il, le débat est pris en otage, soumis à la loi de la transgression maximale et aux chocs sériels : « Transparence et incrédulité. C’est au travers de ce paradoxe que se donne à lire, le non-débat public à l’ère des réseaux sociaux. Transparence totale. Incrédulité maximale. »


« Excès de vitesse mentale »


« L’excès de vitesse mentale » auquel le monde s’adonne et qui génère un « réchauffement médiatique » semble hors de contrôle pour Dominique Bouiller. Professeur des universités en sociologie à Sciences Po Paris, il souligne qu’après tant d’autres, plus ou moins récentes, cette affaire a « engendré des torrents de discours de déploration sur l’état de notre démocratie, sur la dégénérescence de notre espace public...»

Dans toutes les affaires récentes véhiculées de cette façon, le discours public s’en trouve profondément dégradé par une irruption spontanée de récits potentiellement instrumentalisés et aux injonctions à choisir un camp. D'où un potentiel effet de déflagration, ce phénomène ne laissant plus de place ni à la réflexion, ni à l’élaboration d’une véritable controverse, au sens noble, de réflexion et de compromis. En cela, cette facette n’est que le reflet d’une « société du spectacle » quotidien qu’infligent les élus de la république à leurs « spectateurs-électeurs ». Le pendant de la pièce d’une impasse institutionnelle dont l’imposition à marche forcée de la « contre-réforme » des retraites illustrerait les limites d’une « monarchie élective » à bout de souffle.

Retour sur une semaine symptomatique qui révèle nos fragilités démocratiques dont les éclats ne sont potentiellement que des balbutiements.


« Nous sommes à un point où toute action et toute prise de parole ne sont envisagées que dans l’affrontement »

C’est dans ce contexte de déliquescence d’un pouvoir enfermé sur lui-même (voir ici le parti-pris de François Bonnet) que commence, en forme de catharsis, l’examen à l’assemblée nationale de la réforme des retraites « où les gauches veulent “tenir la tranchée”, la majorité souhaite (enfin) débattre ». Lire ici l’article de Manuel Jardinaud.

Dimitri Fasfalis, historien, souligne que « la réforme des retraites semble clore une séquence de contre-réformes libérales » même si celle-ci s’avère être apparemment rejetée dans les sondages d’opinions. Il y relève une contradiction salvatrice car « à toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes », ce qui n’apparaît pas le cas ici. Pourtant face aux désaveux ignorés mais pourtant protéïformes, de la rue au Conseil d’État, le gouvernement a les moyens de contourner le rejet populaire et l'obstruction parlementaire par accumulation d’amendements, comme le rappelle Luc Bentz : « Bienvenue dans le monde merveilleux de la Ve République ». Que ce soit par le recours au «49,3» que semble chercher à imposer l’opposition au texte ou par une autre plus courante mais plus discrète l'article 44,3.

C’est cette « dictature institutionnelle » que dénonce l'École critique de Strasbourg pour l’Émancipation, collectif universitaire de réflexion et d’action, inspiré par Théorie critique élaborée par l’École de Francfort : « le mode de scrutin à deux tours fait qu’un parti ou un candidat qui l’emporte au second tour aurait toute légitimité pour imposer au pays son programme électoral. Comment dès lors « s’étonner de la crise de la représentation provoquée par le décalage, désormais abyssal, entre le pays réel et sa représentation institutionnelle » ?

Creusant ce sillon qui réduit la citoyenneté à « approuver ou sanctionner vos décisions à chaque élection. », « Voter pour éviter untel ou pour sanctionner un autre », Sarah Roubato dans une lettre aux responsables politiques, dont elle s’est faite spécialiste, s’interroge sur les limites de notre action et de la légitimité des élus. Elle relève que pour beaucoup, il ne reste que « le langage des manifestations, des grèves et des blocages pour réclamer de colmater les brèches d’un monde en train de se fissurer », voire pire…

Elle insiste sur la réduction de l’action politique à une planche à réformes qui ne répondrait là encore qu’à une injonction à choisir entre deux camps : « être réformiste ou être passéiste. Être ouvert, ou être fermé ». Pourtant l’histoire nous avait habitué à un peu plus de richesse de la pensée : « Nous sommes à un point où toute action et toute prise de parole ne sont envisagées que dans l’affrontement. » conclue-t-elle pour mieux rappeler à un nouveau pacte avec nos représentants « Tout est à réinventer ».


« Crise de la médiation politique »

Bernard Lamizet, professeur de sciences de l'information et de la communication à l'Institut d'études politiques de Lyon, analyse « l’horizon de l’autisme politique » comme dénégation de l’autre, dans le sens où il « engage une crise de la médiation politique ».

Pour lui, « le pouvoir s’exerce, aujourd’hui, dans des logiques politiques dominées par les médias, par les formes de parole ou de dialogue, par la mise en œuvre de figures théâtralisées ». Il constate que la vie politique contemporaine se caractérise par des formes multiples de l’autisme des acteurs en charge du pouvoir. Il cite plusieurs formes, qu’il considère comme majeures en s’appuyant sur l’exemple de l’élaboration du projet de réforme des retraites, manifeste dans le refus de prendre en considération les oppositions au projet. Dans ce déni du débat public et dans la vie des institutions, dans la nécessaire amélioration des processus de décision, il relève une « une forme de déni de la démocratie ».

Pour Jean-Clément Martin, historien, la solution est là, évidente, : « Il faudrait que "nos politiques" en culotte courte arrivent à ne pas se penser détenteurs d'un "pouvoir régalien” » Pour ce spécialiste de la révolution française, « en insistant sur son côté impératif, voire discrétionnaire, en acceptant qu'il soit personnel et même secret, le pouvoir "régalien" pervertit totalement la compréhension de ce que la démocratie doit être. Dans cette perspective, il conclut que « “l'affaire Griveaux” aussi minable qu'elle soit, doit être prise à l'aune de ce qu'elle signifie : un symptôme, un bouton purulent qui dit que l'infection est là ». 


« Il faut en finir avec l’anonymat sur les réseaux sociaux »,
disent-ils tous en cœur

C’est au prisme large du miroir déformant des réseaux sociaux dans nos sociétés que C’est Nabum analyse l’affaire Griveaux : « Il est devenu normal de se filmer en toutes circonstances, à chaque instant, à tous propos, dans n’importe quelle posture. L’insupportable étalage de soi-même est la spécificité d’une société de l’impudeur et d’une permissivité feinte. »  Pour le chroniqueur, le numérique est à ce titre « une épée de Damoclès qui pèse sur tous ceux qui se sont laissé entraîner par cette folie de l’image, de l’ego mis en scène ». La bombe à retardement est en place.

Dans cette affaire, vilipender les réseaux sociaux a été une des premières réactions spontanées, « mais n’ont-ils pas finalement bon dos ? » s’interroge Yves Faucoup. Car, à l’origine, ce ne sont pas d’improbables anonymes qui ont permis la viralité de la propagation. « Aucun des protagonistes n’est réellement anonyme » s’insurge Franck Noir en repoussant cet argument qu’il estime « hors-sujet ».


Sans anonymat « pas de #metoo, pas de #balancetonporc, pas de lanceurs d’alerte »

Pour ce cadre-manager, les défenseurs du candidat victime se sont « emballés » de toute part, en « fustigeant les réseaux sociaux, attaquant l’outil de diffusion plutôt que le fond du problème ». Pourquoi pensent-ils que l’anonymat serait une solution à ces problèmes ? Franck Noir suggère que sans anonymat « pas de #metoo, pas de #balancetonporc, pas de lanceurs d’alerte ». Pour lui, les tenants de cette critique misent ainsi sur l’autocensure. Cette idée de mettre fin à l’anonymat serait une idée néfaste qui n’aurait comme finalité que de supprimer de la liberté aux plus démunis afin de favoriser la non-contestation d’un discours dominant.

« Quand Benjamin Griveaux est apparu pour annoncer son retrait de la course à la mairie de Paris, il m’a fait de la peine » commence par écrire Maud Assila dans La Galerie des glaces. Avant de s’interroger sur les troubles jeux de miroir multiples que renvoient les réseaux sociaux sur la scène démocratique, dans lesquels il y a de quoi se perdre. Elle rappelle, elle aussi, les scandales d’État ou de société qui ont éclaté grâce aux réseaux sociaux, des violences faites aux femmes aux violences policières, pour dénoncer une forme d’hypocrisie : « On crierait au loup ? La démocratie serait donc en danger ?... La démocratie ne court de dangers que de son propre fonctionnement, d’où n’émergent que les hommes et les femmes les plus coriaces et les plus endurants. »


« Nous ne verserons pas de larmes de crocodile »

Beaucoup, comme Enversetcontretous avoue n’avoir « aucune appétence pour cette république sexemplaire qui se dessine » ou comme Pierre Caumont, ont estimé que dès lors que la loi n’est pas enfreinte, « une immixtion dans la vie personnelle et une atteinte intolérable à l’intimité de tout un chacun » et est un « indicateur passablement inquiétant de la dégradation de la vie publique ».

Position appuyée par Julien Salingue, politolologue et militant NPA, relayé par Jean-Marc B qui condamne « La dénonciation des mœurs supposément dissolues des responsables politiques, aussi détestables soient ces derniers, ne fait pas partie de nos méthodes, et l’histoire nous enseigne qu’elle n’a jamais servi, bien au contraire, les projets émancipateurs. » Pour autant, il rappelle que dans des situations autrement plus graves, d’autres politiciens se sont accrochés à leurs postes ou continuent de le faire. Et de conclure « Nous ne verserons pas de larmes de crocodile sur le “destin tragique” de Benjamin Griveaux et, même si nous aurions préféré que son départ se fasse dans d’autres conditions, difficile de se retenir de penser : “Un de moins !”»

Dans une sorte de « continuum d’obscénité » qui en appelle à la « décence commune » chère à Michéa et Orwell, certains contributeurs appellent à une nécessaire « extension du domaine du débat » à la vie privée quand les politiques la mettent perpétuellement eux-mêmes en scène. Dans une sorte de qui vivra par l’épée, périra par l’épée. Alors que les personnes cernées par les affaires plus grave parviennent à s’accrocher aux marches du pouvoir. Pour eux, dans une situation embourbée, seule une « disruption » de ce genre arrive à ébranler l’enfermement, réel ou fantasmé, d’un pouvoir, que rien ne semble pouvoir remettre en cause, semblent-ils dire.


« Quand à ceux qui pensent que cet événement “menace la démocratie”, il sera facile de répondre “essayez la dictature, et vous verrez”.»

Luccolrat estime que le respect de la vie privée est à géométrie variable. Comme vient le rappeler la polémique entre Christophe Castaner et Olivier Faure : « Ne parlons même pas ici de la mise en place d’une surveillance généralisée, des “Smart Cities” à l’espionnage des réseaux sociaux ». Pour ce cinéaste, ceux qui se servent de leurs relations amoureuses pour mieux se faire élire choisissent délibérément de déplacer le débat politique : « Quand à ceux qui pensent que cet événement “menace la démocratie”, il sera facile de répondre “essayez la dictature, et vous verrez” ».

La « peoplisation » de la vie politique n’est pas un phénomène nouveau et il n’est pas nouveau que les professionnels de la politique mettent en scène leur vie privée tout en exigeant qu’on la respecte. « Emblématique en est le choix du président actuel de mettre au cœur de sa communication une figure de la presse people » souligne Stéphane Lavignote, ancien journaliste et pasteur. Spartacus2022 enfonce ce coin en relevant que « ces commentateurs n'ont pas encore compris le dégoût qu'éprouve une majorité de français vis à vis de cette classe politique qui leur dit sans cesse “faites ce que je dis” en s'autorisant eux-mêmes à beaucoup d'excès ».

Ce gilet jaune de la première heure souligne que désormais devant les dérives inquiétantes et les abus inacceptables, « Morale et politique doivent être inséparables. C'est à ce prix que les français reprendront confiance dans la classe politique ». Le « bal des hypocrites a commencé » s'indigne également B_benjamin dans un billet à la portée virale en établissant une liste des nombreuses atteintes aux libertés publiques, de la vidéo-surveillance, aux violences policières, en passant par le contrôle accru des chômeurs, afin de déplacer le curseur des valeurs.


« Il faut bien reconnaître que tout est trivial, laid et insupportable »

Patrick Cahez, Ex Inspecteur à la DST puis à la PJ financière, ouvre des perspectives plus larges : « Peut-on invoquer le respect de la vie privée dans un espace public où les opérateurs n'ont aucune obligation de résultat quant au respect de la vie privée ?»  C'est pour lui la véritable question que pose « l’affaire Griveaux ». Il n'y a rien de protégé efficacement sur le net et il révèle que dans le même temps le groupe Bouygues a fait l'objet d'une cyber attaque que quasiment personne n'a évoqué. Et de poursuivre « Il est donc très regrettable que personne n'aborde cette affaire sous l'angle de la grande porosité des réseaux et l'inefficacité manifeste de la protection de la vie privée sur les réseaux numériques ».

« De quelque côté que l'on se tourne, il faut bien reconnaître que tout est trivial, laid et insupportable  relève Vingtras, un des vétérans du Club,  le fond de l'air est glauque et la puanteur ambiante nous suffoque...». Il est rejoint dans cette perception d’une atmosphère irrespirable par Mouloud Akkouche, dans un très beau texte, qui interroge comment « nous sommes tous victimes de cette part nauséabonde du virtuel. ». Le romancier préfère s’attarder sur ceux anonymes qui souffrent et sont moins sensibles à leur nombril qu’à leur estomac :

« Libre à nous de regarder ailleurs. De plus en plus loin. Jusqu’à revenir à soi. Ne plus fixer le doigt, ni la lune. Mais notre réalité passagère.

       Sous les écrans, la page de notre histoire ? »

 

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Bienvenue aux nouveaux contributeurs :

Judith Fischer, infirmière en Unité de soins palliatifs, aborde ce qui semble une zone aveugle dans le débat sur la fin de vie : la résistance des médecins eux-mêmes à faire accéder leurs patients à une prise en charge palliative.

 Paul Le Derff, doctorant en Science-politique à l'Université de Lille, questionne l’origine migratoire des victimes d’interventions policières mortelles

Amélie Grossman-Etoh, psychologue du sport, témoigne des violences sexuelles dans le sport au prisme des relations entre les athlètes et leur coach. Tandis qu'Ania Mazoyer livre, elle aussi, un témoignage extrêmement précieux « Et s'il recommençait avec une autre »

La hausse des cotisations retraites ne réduirait pas l’emploi et la compétitivité. Ecarter cette option du débat, c’est faire le choix d’augmenter les inégalités analyse Clément Carbonnier, économiste à l'Université de Sherbrooke

 

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