Hebdo du Club #51: délits de sagesse

Après les préconisations d'Emmanuel Macron à Geneviève Legay, nos contributeurs se sont emparés du mot «sagesse» comme d'une arme. Derrière la guerre sémantique et symbolique autour du concept, s'exprime un refus collectif de la docilité et de l'attente passive, et l'invention d'une sagesse de la révolte.

« Je suis restée au 2 décembre. Tous mes jours ont la même date. Le temps s’est arrêté pour moi à cette date. Ma mère est morte ce jour-là, et depuis c’est chaque jour que je meurs. » 

Milfet Redouane, fille de Zineb Redouane, décédée à Marseille le 2 décembre après avoir reçu une grenade lacrymogène au visage, rend hommage à sa mère dans une lettre ouverte. Le 24 mars, Emmanuel Macron recommandait à Genevieve Legay, militante de 73 ans hospitalisée suite à un assaut policier, « une forme de sagesse ». C’est cette formule infantilisante qui a encouragé Milfet Redouane à écrire, parce que celle-ci « appuie très fort sur ma blessure », raconte-t-elle. 

Un tantinet frondeuse 

Le titre donné à cette lettre, « La vraie sagesse, c’est d’interdire ces armes », symbolise à lui seul la riposte sémantique de nos contributeurs. Pour Milfet Redouane, il fallait souligner l’entrecroisement des vies de ces deux femmes, mais surtout, redonner sens au mot sagesse. Retournement du stigmate, représailles du concept, l’urgence était, pour de nombreux contributeurs, de récupérer la sagesse pour la redonner à Geneviève. David Nakache, par exemple, avec le billet « La sagesse de Geneviève, le mépris du Président », où il s’interroge : « Arrête-t-on d’être citoyen lorsque l'on a plus de 70 ans ? Est-on soudain disqualifié а porter une revendication publique ? ». David Nakache, président de l’association « Tous citoyens », a salué l'« inlassable défenderesse des libertés et des solidarités » dans le billet « Pour Geneviève Legay et pour le droit de manifester ». Un embrasement de solidarité envers Geneviève Legay s’est d’abord emparé du Club, peu avare en qualificatifs tendres, comme pour contrebalancer le mépris présidentiel : Geneviève, « extrêmement pacifiste », était « certes un tantinet frondeuse » selon notre abonné Mouloud Akkouche, dans un billet au titre avisé, le « délit de sale gueule » devenant « délit de sagesse », parce qu’« on n’est pas sérieux à 70 ans » (et tant mieux). Je lui emprunte la formule pour le titre de mon hebdo. 

Ironiquement, alors que le discours présidentiel s'arrogeait le monopole de la sagesse légitime, ce vocable de « sagesse » s’est vu ressaisi, brandi, porté en bandoulière et en étendard par nos auteurs —certainement le fait de la « sagesse populaire ». Dans un souci de méticulosité linguistique, ils ont éprouvé un besoin de retour aux sources des mots, rappelant par exemple les définitions de « sagesse » (comme dans le billet de Valeriel, « Les mots dits / Sagesse ») et en décortiquent les étymologies, tel Jean-Max Sabatier (« Qu'est-ce que la sagesse »), qui a pu redécouvrir que « sagesse », « science », « sapience », « sapiens » et « savoir » ont des étymologies différentes. Enfin, le sermon présidentiel a été disséqué avec espièglerie, segment par segment, par François Corfdir.

Fred Sochard, comme souvent, s’est employé à l’art de la traduction :

 © Fred Sochard © Fred Sochard

Dans une solennelle anaphore (« la sagesse, c’est… »), le billet d’Attac en soutien à Genevieve Legay (« Nous avons plus de 70 ans et appelons à défendre le droit de manifester ») opère cette réappropriation de la sagesse, mais aussi du ton professoral, qu’il faut parfois voler à Emmanuel Macron pour lui réapprendre les responsabilités qui lui incombent : « La sagesse, Monsieur Emmanuel Macron, c’est vous rappeler inlassablement а votre responsabilité : celle d’assurer notre sécurité, en toute circonstance, y compris quand nous manifestons contre vos politiques » ; « La sagesse, Monsieur Emmanuel Macron, c’est manifester et lutter inlassablement contre votre politique qui aggrave les injustices fiscales et sociales sans résoudre la crise écologique » (un appel lancé par Attac « pour défendre la sagesse de Geneviève Legay » a également été lancé, et une vidéo de soutien par Susan George, présidente d’honneur d’Attac, a été relayée).

« Avec Geneviève la sagesse bat le pavé »

La contre-offensive des plus de 70 ans a aussi pris la forme d’un « clan des septuagénaires » appelé de ses voeux par Arthur Porto, qui a opté pour la facétie, même si celle-ci se mâtine de colère : « Une réponse à tant de superbe et de fanfarronerie macronienne et de violences policières, serait de créer des «commandos de septuagénaires» qui armés de leur rhumatisme, de leur canne, de leur déambulateur, de leur pancarte, de leur fanion défileraient derrière une banderole "avec Geneviève la sagesse bat le pavé". » Un billet qui a enthousiasmé nos abonnés, pour qui le vieil âge ne consiste pas à regarder le journal télévisé de Jean-Pierre Pernaut (dixit un commentateur), et qui trouvent une inspiration dans les Panthères grises, un collectif de femmes retraitées engagées et rebelles créé en 1988.

Grain de folie autoritaire

De nombreux contributeurs ont su retourner au président ses conseils avisés. « Emmanuel Macron, volontiers donneur de leçons de sagesse, est-il en passe de devenir fou ? Sans réel contre-pouvoir, il perd totalement le sens de la mesure. Avec la loi « visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs » votée à l’Assemblée le 5 février dernier, les dernières bornes semblent avoir été franchies », note Jean-Luc Gasnier dans « Jupiter, maître du temps et de l’espace. » Notre président aurait aussi « un grain de folie autoritaire » selon la maire d’Aubervilliers, Meriem Derkaoui, autrice d’un billet rappelant que « Manifester est une conquête des peuples, et non une faveur du pouvoir! ». Sarah Seignobosc (dans sa limpide analyse en deux volets « Ce que nous apprendra Emmanuel Macron ») préconise à son tour la vigilance : « S’il en manque, nous pouvons, en tout cas, lui souhaiter, comme il a pu le faire avec Geneviève Legay, « peut-être une forme de sagesse » : présenter sa démission ou la dissolution de son gouvernement, avant qu'une procédure suffisamment recevable ne soit déposée pour tenter de le destituer de ses fonctions ».  

Sagesse de la révolte

Car notre président maîtrise le champ lexical de la pondération. « Quiétude », « comportement responsable », « sagesse »... c’est bien d’une certaine forme de sagesse dont il parle, d’influence vaguement aristotélicienne, — mais de façon dévoyée —, sur le mode d'un point d’équilibre entre deux excès, principe de précaution sans péril. Outre que celle-ci soit un tantinet tiède et ennuyeuse, cette sagesse-là ressemble à s’y méprendre à de la docilité. C’est la sagesse de l’enfant « sage comme une image », ou encore celle de cette « classe qui se tient sage » — autrement dit, disciplinée, servile — de Mantes-la-Jolie, selon les mots du policier filmant la scène de lycéens alignés, à genoux, tête baissée, mains sur la nuque, le 6 décembre dernier. Un rien sépare donc cette « sagesse » de l’asservissement, or « Hélas, la peur n’est pas la paix, la contrainte n’est pas l’autorité, la force n’est pas la justice, l’avilissement n’est pas la sanction», résumait alors Jérôme Ferrari dans un beau texte sur cette classe « bien sage ». « Voilà qui, je l’avoue, me sidère davantage qu’une vitrine défoncée », concluait-il.  

Un rapprochement auquel a aussi pensé Fred Sochard : 

 © Fred Sochard © Fred Sochard

La sagesse serait donc ailleurs. Face à cette idée d’une sagesse synonyme de vassalité, « il nous appartient de désobéir », assène Thomas Coutrot dans une admirable synthèse, « Avec Genevieve Legay, désobéir » qui a remporté l'adhésion d'un grand nombre de lecteurs, où la « responsabilité » se voit aussi redéfinie non plus comme « comportement responsable » — rester chez soi — mais comme impératif de s’élever contre « des lois iniques ou des interdictions de droits décidées par une élite irresponsable », à la manière de l'insubordination théorisée par Henry David Thoreau. L’urgence de « stopper la machine » comme il l’écrivait dans La désobéissance civile (1857). Et précisément, Thoreau est la preuve que le grand âge « n’assagit » pas, puisque son tout dernier texte, le Plaidoyer pour John Brown, où il appelait à prendre les armes contre les esclavagistes, est le plus radical de son oeuvre. 

Autres preuves que la sagesse se fait souvent « délit », les derniers billets de Mačko Dràgàn sont éloquents : « Je suis un émeutier », témoignage d’une arrestation arbitraire, et « "Délit de solidarité", encore: Loïc, 29 ans, relaxé, puis condamné en appel », à propos d'un ami poursuivi pour être venu en aide а un demandeur d’asile à la frontière franco-italienne. Ajoutons le soutien massif d’universitaires aux gilets jaunes, qui nous est arrivé par une tribune, « Universitaires, nous nous déclarons «complices» des gilets jaunes face aux dérives autoritaires du pouvoir ».

L'insolence, « insolite, rare et même étrange »

La sagesse dans la révolte, Pascal Maillard la raconte également, par un hommage exaltant à l’intellectuelle turque Pinar Selek (qui tient également un blog sur Mediapart), dans un compte-rendu de L’insolente, un livre de dialogues de Guillaume Gamblin et Pinar Selek. Longtemps persécutée par le pouvoir turc, la sociologue encourt toujours la prison à perpétuité. Se définissant en « militante de la poésie », Pinar Selek s’essaie à allier « le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté », une phrase qui ne manque pas de faire écho au titre du billet d'Edwy Plenel « Ces combats qui nous ont rendu lucides », rappelant que l'espoir peut s'accompagner de clairvoyance.

Chez Pinar Selek, la sagesse se fait insolence — un beau mot qui évoque une rébellion enfantine, et qui se fait contrepoint à la classe bien sage —. « L’insolentia latine désignait un caractère insolite, rare et même étrange », qui sait surgir sur un mode inopiné, conclut Pascal Maillard, dans une révérence au travail de l'intellectuelle, « une épopée de la résistance, une oeuvre sans fin »

 

 

D’autres billets dont nous aurions aimé parler dans cet hebdo :

« Romstorie: les banlieues tentées par le pogrom? » : l'hommage de Jacques Debot à son « petit peuple », le sien, « le peuple tsigane pathétique et maudit », suite aux rumeurs qui l'ont frappé la semaine dernière. 

« J'ai appris par hasard que j'étais autiste, mes clichés ont volé en éclats » : un témoignage passionnant de Roygbiv, autiste asperger, utile à redessiner les frontières - déjà floues - de la normalité. Elle raconte être trop autiste pour être normale, et trop normale pour être autiste : « Même verdict : "C’est dans la tête". Quand j’irai voir mon ancien pédiatre au moment de mon diagnostic, il balayera l’hypothèse : "Il faut arrêter avec cette mode de l’autisme, tu es trop sociable pour ça. J’ai eu un patient Asperger, il comptait les allumettes. Tu ne fais pas ça." ». A compléter par « Nous, autistes, ne nous tairons plus », publié pour la Journée mondiale de la sensibilisation à l'autisme, et par tous les billets de Valérie Gay-Corajoud

« Cécile - Dans les couloirs d'une schizophrénie » : « La médecine comme l'ensemble de la société échouent, aujourd'hui encore, à comprendre, faute de leur donner une parole et de la diffuser », raconte Céline Wagner, évoquant son expérience aux côtés de Michel, un proche atteint de schizophrénie. Un témoignage en quatre volets qui force à l’empathie, et rappelle que la sagesse s’exerce aussi dans le regard que l’on pose sur ce que d’aucuns nomment la « folie ».

« Pour le respect des libertés et des droits fondamentaux en Catalogne » et « Pour le respect des droits et des libertés de tous les citoyens d'Espagne », une bataille entre sénateurs et universitaires concernant «les représentants politiques de la Generalitat de Catalogne emprisonnés ou forcés à l’exil pour leurs opinions dans l’exercice des mandats que leur ont confiés les électeurs».

« Verdun n'a jamais figuré dans les programmes de lycée... »

« Véronique Decker, "Pour une école publique émancipatrice" » 

« Harcèlement sexuel au travail: des pistes pour agir »

« On n’enferme pas l'aspiration à la liberté »

« Morts de la rue: en 2018, ils étaient 566 »

« Etre ou ne pas être un homme, un discours argumenté de D’de Kabal »

« Culture: entre féodalité et précarité? »

« Ci-gît la philosophie »

« Maghrébins unis pour le soutien au peuple algérien! »

« Le phénomène PNL »

« Pas de pingouins aux Glières »

« J’veux du soleil! »

« Procès France Telecom: l'indicible souffrance des victimes »

Enfin, leçon de sagesse s’il en est, il faut lire le billet de Tricia Natho, « J'me prépare... pour le grand départ… », où elle raconte « être à la frontière ». Elle raconte le cancer, les soins palliatifs, les dernières formalités, l'égard pour ses proches plus que pour elle-même, la mer qui recevra ses cendres. Elle trouve dans les réponses à son billet une belle amitié qui nous émeut. Nous sommes de tout coeur avec elle.

 

 

 

 

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