Hebdo du Club #78: éloge de nos vulnérabilités

Ce qui relie les témoignages de violences sexuelles et de domination, l’épuisement des soignants dans un environnement hospitalier pénétré par des logiques néolibérales, mais aussi la fragilité grandissante de la terre, c’est la vulnérabilité. Mais aussi la force que ces récits recèlent : cette condition commune trouve parfois dans l’écriture une thérapeutique et oblige la responsabilité collective, à l’heure du démantèlement des protections sociales.

« Nous méritons de pouvoir marcher sur cette terre sans l’angoisse quotidienne d’être attaquées par les mots, par les gestes ou sexuellement. » Par cette formule simple, avec son air d’évidence, Rosanna Arquette condensait dans une tribune écoféministe publiée cette semaine la situation de vulnérabilité des femmes dans l’espace public. Ce péril peu ou prou permanent qui les mutile d’un droit à la tranquillité. Mais simultanément, du texte de l’actrice américaine, militante écologiste et féministe, émane comme une force incoercible. Dans la révolution féministe en cours et sa déferlante de témoignages, elle puise l’énergie d’apporter à la planète la protection qui lui revient, en vertu d’une correspondance entre les attaques subies par les femmes dans leur chair et le rudoiement infligé à la terre. 

Dans une séquence marquée à la fois par un désastre écologique en Australie (lire ici le texte du collectif Climat Social qui souligne combien la vulnérabilité au réchauffement climatique est décuplée par les inégalités environnementales) et par des récits post-Matzneff d’enfance abusée et de sexisme ponctuant des vies entières, ce texte qui appelle les femmes à se muer en « guerrières organiques » offre à penser la condition de vulnérabilité, qui relie la terre tyrannisée et les êtres opprimés. Une maladie qui nous rend dépendant d’autrui, une agression, un instant de honte, un sentiment d’insécurité: l’expérience de la vulnérabilité est universelle. Mais certain.e.s, outre ces altérations passagères, la vivent dans leur chair d’une manière plus structurelle. 

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A l’image de l’ardeur qui jaillit de la tribune de R. Arquette, les témoignages de survivant.e.s que nous recueillons déploient cette même vitalité. Inventoriés par Frédéric Sabourin, les titres de chapitres du Consentement de Vanessa Springora (« l’enfant ; la proie ; l’emprise ; la déprise ; l’empreinte ; écrire ») à eux seuls condensent cette dialectique de vulnérabilité et de la force qui passe souvent par l’écriture. Ils retracent ce parcours libérateur et réparateur de l’aliénation à l’autonomie, récit « cathartique », écrit notre contributeur.

Aliénation, car la vulnérabilité est une forme de dépossession de soi, parfois sur le mode de l’emprise pour les enfants et adolescents. Cette dépossession, c’est aussi l’« infraction psychique et physique », selon la formule d’Aurore Von Opstal, journaliste et victime de violences sexuelles durant son enfance, rappelant le « continuum de la violence envers les enfants et les femmes » à un Finkielkraut prompt à relativiser les agressions commises par Gabriel Matzneff (« il n'y a pas eu de viol puisqu'il y a eu consentement, mais il y a eu en effet détournement de mineur », avait-il affirmé). Un texte qui expose combien l’utilisation de la notion de « consentement », qui suppose un choix « libre et éclairé », est un argument inadéquat pour défendre les abus d’adultes sur des adolescents, à l'instar d'Alain Finkielkraut. « Laissez les enfants vivre leur enfance et les adolescent(e)s vivre leur période transitoire vers l’âge d’adulte en toute tranquillité », implorait en réponse Aurore Von Opstal. « Qu’attendons-nous pour cesser de relativiser, de nous dérober, de faire le jeu des coupables, pour commencer à protéger les victimes ?» s’inquiétait aussi dans une tribune (« Ceux qui se moquent de nos luttes aujourd’hui seront la risée de demain ») un collectif de féministes alors que l’affaire Matzneff éclatait, appelant à l'instauration d'un âge minimum de non-consentement —un bouclier juridique indispensable pour compenser, précisément, la vulnérabilité propre à cet âge. 

La plaidoirie d'Alain Finkielkraut perpétue en sous-main le système d'impunité qui sut s'installer confortablement aux dépens des victimes. Un mécanisme finement exposé dans un billet de Christian Lehmann (« Toute sa vie, Matzneff a été entouré de facilitateurs complaisants, et aveugles. Chacun de ceux qui l’a soutenu a facilité ses crimes, au nom de la littérature ») à compléter avec l'analyse sur les arguments des défenseurs de Matzneff par Claro, après lecture d'une tribune déliquescente de Dominique Fernandez dans Le Monde. Et dans le registre du mea culpa, savant mélange de confession autocentrée et de repentance sincère, le billet d'Antoine Perraud sur ses 40 ans d'aveuglement volontaire sur l'écrivain pédocriminel, exercice complexe mais bienvenu, qui s'ajoute à sa clairvoyance de 2017, lorsqu'il avait tôt dénoncé « ce temps où la pédophilie était en vogue ».

« Nous avons grandi et vécu dans un monde où l’on nous disait que c’était ça, la réalité »

Cette impunité s’est construite par la violence des mots, corroborant la violence des actes et outils de relativisation. Rigolards, imprévoyants, déshumanisants (« collectionneur de minettes », lançait Pivot sur le plateau d’Apostrophes). Ces « blagues graveleuses à table qui étaient censées nous amuser, alors qu’elles n’avaient pour but que de nous humilier », selon les mots d’Elise Thiébaut dans un récit autobiographique inspiré par la lecture du livre de Vanessa Springora. « Comme Bernard Pivot, nos pères ne disaient pas "les femmes", mais "les minettes" ». « Puis ils nous demandaient le numéro de téléphone d’une de nos copines qui leur avait "tapé dans l’œil" ».

Toutes ces histoires « entrecroisées », comme le dit E. Thiébaut, qui par-delà les générations et les milieux sociaux s’entretissent, tacitement se donnent la réplique et se ressemblent tant, résonnant chez l’une et chez l’autre (notamment celles que nous avons rassemblé dans une édition participative, Dans le sillage d’Adèle Haenel), racontent une histoire collective de vulnérabilité. Non pas parce que les femmes seraient des petites choses fragiles promptes à se "victimiser" comme on l'entend parfois, mais parce que « nous avons grandi et vécu dans un monde où l’on nous disait que c’était ça, la réalité ». « C’était notre monde. Notre contexte. Nos horizons. Et il nous a fallu beaucoup de temps, d’efforts et de péripéties pour que notre réalité dépasse leur fiction. Oui, nous avons été capables, finalement, de reprendre à notre compte cette liberté sexuelle qui s’exerçait trop souvent à nos dépens. » Car comme beaucoup d’autres, le texte se termine sur une forme de victoire. 

« J’ai juste décidé de continuer de vivre »

Ces victoires, si elles en passent souvent par de menus rafistolages tâtonnants qui ne ravaudent jamais complètement les blessures, prennent la forme d’une conquête de l’autonomie sur la vulnérabilité, où les victimes reprennent possession d'elles-mêmes. « Par la parole que je dépose, je reprends ma liberté », écrivait une contributrice dans notre édition de témoignages post-Adèle Haenel, qui racontait avoir longtemps été « éduquée à la soumission ». « J’ai juste décidé de continuer de vivre », par-delà les embûches: une fois acquis le courage de poursuivre en justice, la double peine de la mise à nu : « Je n’évoquerai pas non plus ce moment ou il a fallu parler de pénétration — parce que techniquement, juridiquement, c’est ça un viol — dans un salle d’audience pleine à craquer, devant son agresseur, 7 ans après. » Quoique encore fragile, irrésolue, la mise en mots dynamise et libère de l'objectivation et de la brisure créée par le viol ou l’agression sexuelle, dans un geste simultanément politique et réparateur.

Radeau anti-patriarcal

Car « le politique est thérapeutique et le thérapeutique est politique. » Avec cette formule aux airs d’axiome, Juliet Drouar, née femme et en transition de genre, relate son itinéraire et ses questionnements autour de son genre« Naviguant dans les eaux troubles entre homophobie et transphobie sur un radeau anti-patriarcal qui tente de fuir le sexisme d’où je viens » Avec cette opportune métaphore batelière, Juliet résume l’impossibilité d’échapper complètement à sa condition de vulnérabilité lorsqu’on nait femme et a fortiori lorsqu’on tente de s’extirper des stéréotypes de genre — ou du moins de les mettre en question — ; de se dépêtrer des réifications d’un monde social qui a « binarisé nos corps, nos sexes, sexualités, nos systèmes hormonaux, nos gênes. » Mais s'érigeant contre cette binarisation, il esquinte par son existence « les normes de genre, de corps et de sexualité qui fondent les catégories patriarcales d’"homme" et de "femme" ». D’où la belle réponse à la fausse question identitaire qui débutait le texte (« Qui suis-je si je suis née femme et perçu comme un homme aujourd’hui? ») : « Je suis féministe ». Ici aussi, le parcours se clôt sur une autodéfinition émancipatrice. 

« Les soignants n’osent pas parler de leur propre faiblesse »

Que le thérapeutique soit politique, nul ne l’a mieux montré cette semaine que Caretta-Caretta, une jeune interne en médecine harassée par ses premières années de métier dans un milieu hospitalier de part en part pénétré par des logiques néolibérales et gangréné par une culture de la concurrence et de la performance. D’abord les études, durant lesquelles « Nous baignons dans une étuve, asphyxiés par un esprit de compétition », écrit-elle. Puis vient l’internat, et la dureté à laquelle il faut instantanément savoir faire face, invulnérable, aux patients qui « sont souvent polypathologiques, âgés, parfois déments, avec des problèmes sociaux qui nous forcent à les institutionnaliser temporairement ou définitivement ». Sur l’humanité consubstantielle au travail du soin priment les « logiques comptables » relevant de choix budgétaires technocratiques, ajoute une commentatrice. 

 © Fred Sochard © Fred Sochard

« Lorsque je repense à tout cela, je me dis qu’il existe un tabou : [les soignants] n’osent pas parler de leur propre faiblesse, car un médecin se doit d’incarner l’être fort dans sa relation avec le malade. S’il souffre, il devient lui-même le patient d’autrui ». C’est dans cette phrase que loge la clef du témoignage de l’interne en médecine. Face à l’extrême vulnérabilité des malades, il faut taire les doutes, museler sa propre fragilité, « comme des funambules en mouvement », décrit la contributrice, qui raconte son devenir fantomatique, son anéantissement : « la pression de la performance m’a engloutie ». Ce cercle vicieux et ce délétère jeu de miroir par lequel le soignant devient malade se détectait également dans le récit « Ne plus pouvoir prendre soin des patients » délivré par le passionnant blog « Violence du travail » : Linda, infirmière depuis plus d’un an, raconte qu’à l’école, « les formateurs parlaient sans cesse de l’importance du care dans leur métier, c’est-à-dire de l’attention portée au patient ». Dans les faits, elle doit allonger des patients à même le sol en temps de canicule. Cette « attention », « elle n’a pas le temps d’en donner, et ça la rend malade.» 

Nos vies d'abord 

« Dépression, anxiété, pathologies liées au stress, addictions, les enquêtes sur notre propre santé sont alarmantes. », ajoutait une tribune de professionnels de santé datant de juin dernier intitulée « Nos vies d’abord ». « Partout sur le territoire, nous avons le sentiment de devenir des robots à la chaîne, n’ayant plus le temps de soigner nos patients humainement. » Appelant à une « démocratie sanitaire » — une société qui remettrait la valeur du soin en son cœur — la tribune se heurte aujourd’hui abruptement à l’actualité, alors que plus de 1000 médecins hospitaliers ont donné leur démission de leurs fonctions administratives pour dénoncer le manque de moyens alloués aux hôpitaux

Cette douleur du personnel soignant se télescope avec la prodigieuse série poétique de Laurent Thines, chirurgien engagé, intitulée comme en écho au texte de l’interne en médecine « Réparer les soignants ». Assumer la vulnérabilité des personnels du soin est le nerf de ce projet de recueil (« C’est un recueil qui parle de la souffrance des soignants, qui sont eux souvent les grands oubliés du système hospitalier », écrit-il en commentaire), lieu d’expérimentation langagière, jouant du fourmillement de mots du jargon médical. Un jeu sans complaisance qui conte au lecteur la matérialité du métier, sous les néons de la garde de nuit et dans la solitude et le silence du métier, au gré des éléments: la pierre, le sang, la glace, le feu, l’eau. De loin en loin, par ellipses, Laurent Thines parvient à poétiser la déshumanisation: « Tel un immense glacier insomniaque, la grande garde septentrionale incorpore tout ce qui frémit. A son bord, on calorifuge par poignées généreuses et en couches épaisses, de son temps, de ses soins, de son humanité, les corps alités et affaiblis pour soutenir leur homéostasie ». Mais à l'instar du texte limpide, lucide, presque brutal et sans optimisme forcé de la jeune interne en médecine, Laurent Thines ne fait pas de cérémonie : ce métier « finit par engloutir nos vies ». « Recoudre, réparer, suturer, retisser la vie des Autres jusqu’à ce que la cloche d’alarme sonne l’invasion du désespoir et de la folie. »

Puisque les politiques étatiques se jugent sur la manière dont elles traitent les plus vulnérables, la façon dont les nôtres considèrent les malades et les personnes âgées laisse peu de place au doute. Aussi le projet de réforme des retraites a-t-il par ailleurs été épinglé dans nos colonnes par Cécile Maurin pour l’intensification de la vulnérabilité des personnes handicapées qu’elle produira. Or cette population est déjà structurellement dominée lutte déjà pour sa seule existence — c’est là le paradigme de la vulnérabilité; non pas en raison d’une prétendue faiblesse ou infirmité, mais parce que l’environnement social n’est pas construit pour sa présence. C'est ce qu’explique Anne-Sarah Kertudo, directrice de l’association Droit Pluriel, détaillant « la construction d'une domination », appelant « à une révolution culturelle pour que disparaisse la barrière symbolique qui sépare la société en deux : "valides" et "handicapés" » : « Lorsque je ne peux pas accéder à un bâtiment faute d’ascenseur, lorsque je ne peux pas suivre les débats politiques faute de sous-titrage, lorsqu’aucun système de guidage ne me permet de me déplacer dans un tribunal, un hôpital ou une université, le message est clair : la cité n’a pas intégré mon existence. Je n’y ai pas ma place comme tout le monde ».

Plus que tout autre, ce billet prouve que la vulnérabilité en appelle à la responsabilisation collective et nous renvoie à notre interdépendance. Et plus encore en ces temps de mobilisation contre une réforme qui consacre « l’individualisme néolibéral » selon la formule de l'Ecole critique de Strasbourg pour l'émancipation et le démantèlement des mécanismes de protection sociale. 

 © Photo Baptiste Dupin © Photo Baptiste Dupin

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Bienvenue aux nouveaux contributeurs : 

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Emmanuel P a relaté ses mésaventures avec la Société générale après le décès de sa fille.

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