Les raisons de la colère ?

La politique d'Emmanuel Macron et le chaos économique qu'il organise au mépris des droits sociaux et du bien-être général renvoient confusément à la littérature américaine de la "grande dépression", notamment, qui paraît proposer une grille de lecture et d'analyse sur les causes des derniers évènements.

Le livreur qui pédale comme un galérien pour une rémunération de misère, ou l'employé d'une plate-forme de commandes par internet qui trime avec un oreillette qui le rappelle à l'ordre si la cadence faiblit, sont l'incarnation de la net-économie.

L'exploitation jusqu'à l'épuisement est l'intrigue du roman « On achève bien les chevaux » (1935) d'Horace Mc Coy.

L'épilogue dramatique de « Des souris et des hommes » (1937) de John Steinbeck dépeint le désespoir d'une quête inaccessible, même modeste. Le personnage de Lennie Small, un géant simplet doté d'une force considérable, peut-être compris comme l'incarnation d'une population culpabilisée, infantilisée, entretenue dans un rêve, pour la faire avancer, docilement. Lennie mourra des mains de son meilleur ami, pour lui épargner une plus grande violence encore, celle d'un monde fondé sur le rapport de forces, les jugements de valeurs et les apparences.

La net-économie de galériens, avec des contrats précaires et des revenus indigents ne permettant pas de se loger ou se nourrir, produit les mêmes atomisation et désillusion que les promesses californiennes faites à la famille Joad, chassée de chez elle par la sécheresse, dans les « Raisins de la colère » (1939).

Bien avant la crise de 1929, Jack London avait anticipé une colère populaire dans « Le talon de fer » (1908) à laquelle tentent de se prémunir les plus fortunés aujourd'hui.

Cela propose une grille de lecture au mouvement des « gilets jaunes ». Jean-Pierre Raffarin a acté la « fracture sociale » (1995) en évoquant « La France d'en haut » et « la France d'en bas », faisant écho à « la ville basse » et « la ville haute » dans Métropolis de Fritz Lang (1927). Rien de bien neuf. Emmanuel Macron donne le sentiment d'avoir la prétention de parachever l'oeuvre de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande. 

Dans la macronerie, le burn-out, la logique que dénonce Mc Coy, est un principe de gouvernance.

La misère sociale d'aujourd'hui n'a pas l'excuse de la « Grande dépression ». Il n'y a pas de crise. Des Français se droguent pour tenir les objectifs au travail, quant ils ne se suicident pas. Les performances des indices boursiers et des profits sont élevés. Il ne devrait même ne plus y avoir de dette. Au contraire, de telles performances devraient remplir les caisses de l'Etat.

Le sentiment d'une grande partie de la population d'être écarté d'une rétribution de son effort lui inspire l'inquiétude. Mais elle n'accepte pas d'être prise indéfiniment pour Lennie Small quand les scandales s'accumulent avec une étonnante mansuétude et une non moins étonnante abstention à légiférer efficacement pour les prévenir définitivement. Le législateur fait preuve d'une autrement plus grande vélocité et persévérance quand il s'agit de régression sociale prohibée en droit.

Le mouvement des « gilets jaunes » s'inscrit dans le processus de promotion d'une net-économie mettant les travailleurs en compétition avec des processus cadencés à la nanoseconde avec lesquels l'argent génère des plus-values indépendamment de l'économie réelle. Cette logique ne méprise même plus l'humain, elle tend à l'ignorer. L'épuisement du capital de résignation de la population s'ajoute à son refus de réification comptable de l'humain, voire son effacement. Les "gilets jaunes" apparaissent comme un rejet du (nouveau) mensonge californien des « Raisins de la colère », sa version mise à jour, son actualisation.

La répression syndicale des années 1920 aux USA trouve pareillement écho dans la stratégie du pouvoir disqualifiant les syndicats, méprisant les grèves et combattant l'action syndicale ; alors que défendre le maintien des services publics de proximité, notamment pour les transports (mais aussi pour les soins, l'instruction, …), limite d'autant l'usage de l'automobile.

Ce pouvoir s'étonne – étonnamment (maintenant et après son travail de sape méthodique des corps intermédiaires) – de n'avoir plus d'interlocuteur. Il se plaint d'un mouvement autonome cristallisant l'accumulation du mécontentement des populations captives d'une fiscalité sans alternative face à l'injonction paradoxale qu'il leur pose d'en trouver une ! Une telle incohérence à un tel niveau soulève la question de la validité démocratique des institutions.

Au-delà de la littérature US, c'est le « cycle de l'absurde » de Camus tous les jours. Voir ainsi sur les parkings de supermarché, tels Sysiphe, des gens se charger de packs d'eau - parce que l'eau du robinet ne présente plus les qualités sanitaires ou gustatives suffisantes. Les privatisations ont ramené le pays à l'époque des porteurs d'eau. Un temps béni des conservateurs ?

Le pouvoir promeut, sans peur de se contredire, la mobilité comme solution au chômage tout en taxant, au-delà du raisonnable, les foyers incapables de supporter cette charge et dans l'impossibilité de se reloger compte-tenu de la faiblesse de leurs revenus et des exigences de garantie des bailleurs.

La population n'est pas dupe. L'argumentaire « économique » lui est insupportable quand les profits du travail s'accumulent dans quelques mains seulement.

De même que l'escroquerie intellectuelle à relativiser la misère, en l'agrégeant statistiquement aux revenus colossaux récompensant le profit ou l'exploitation de la misère, et prétendre qu'il y a une amélioration du pouvoir d'achat. C'est prendre les Français pour des incapables majeurs, des Lennie Small.

Ce qu'exprime régulièrement Emmanuel Macron avec une certaine prédilection, notamment depuis l'étranger. Au-delà du savoir-vivre, il persévère dans sa très vieille politique, malgré des critiques académiques nombreuses tentant en vain de l'alerter sur son erreur. Un irresponsable comme ceux qui gouvernaient en 1914 ?

Enfin, il y a quelque chose d'inepte à vouloir distinguer les opinions des manifestants – voire les criminaliser (*) - dès lors que le pouvoir les abandonne, les culpabilise, ne leur garantit pas des conditions décentes d'existence et que ces personnes, dans un sentiment permanent de précarité, doivent relever tous les jours un nouveau défi, dont le succès est immédiatement hypothéqué le soir par l'ignorance de quoi sera fait le lendemain.

Deviser sur l'opinion du manifestant revient à discuter de « Des souris et des hommes » pour savoir si Lennie Small était d'extrême-droite ou d'extrême-gauche pour éviter de réfléchir sur le reste.

Quel est ce gouvernement de cadres qui conçoit de faire vivre la population dans l'angoisse permanente de l'insécurité sociale qu'il organise ? Qui, dans de telles conditions, est le plus à même de se plaindre de brutalité ?

 

Mise à jour

RFI L’Américain John Steinbeck, l’inoubliable auteur des «Raisins de la colère» Par Tirthankar Chanda

Publié le 20-12-2018 Modifié le 21-12-2018 à 10:57

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