29 mai 68: la fuite à Baden

N°65 de ma série "1968" qui comptera plus de 100 articles sur l'année. Troisième jour et sommet de la décomposition du régime. De Gaulle a disparu... Prochain article: "30 mai: De Gaulle arme le piège électoral".

29 mai 2018

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Ce 29 mai, le Roi fuit à Baden. Tout aussi important pour la bourgeoisie: la fuite des capitaux atteint une telle ampleur que le contrôle des changes est rétabli…Le général de Gaulle avait mieux préparé sa fuite que Louis XVI. Il arriva incognito avec famille et bagages en Allemagne, chez le général Massu. Un hôte de marque, à la mesure de la panique dans le Royaume de Gaulle, puisque Massu est chef des Forces Françaises en Allemagne, après s’être illustré comme criminel de guerre en 57 lors de la bataille d’Alger, puis comme tête du coup d’Etat de 58 contre la République qui mit De Gaulle au pouvoir. Avec le soutien des élus des partis qui avaient voté 18 ans avant les pleins pouvoirs non d'un général, mais d’un maréchal, Pétain…

Ce mercredi 29 mai vers 9h, Pompidou reçoit un appel du secrétaire général du gouvernement: le conseil des ministres est ajourné à jeudi à 15h car le président part à sa maison de Colombey. Le gendre de de Gaulle, le général de Boissieu, qui prendra la fuite avec lui, rapportera le propos du général commentant la manifestation CGT appelée pour l'après-midi: « Je ne souhaite pas leur donner une chance d'attaquer l'Élysée. Il serait regrettable que du sang soit renversé pour la défense de ma personne. J'ai décidé de partir : personne n'attaque un palais vide ».

Pompidou appelle afin d’obtenir la signature d’un décret dissolvant l’Assemblée Nationale. Le général sur le départ, répond en substance que si c'est si difficile d'organiser un référendum, il est aussi difficile d'organiser des élections, à moins qu'elles soient perdues.

Viansson-Ponté ajoute que le matin de Gaulle avait demandé au général Lalande, chef de son cabinet militaires, de lui faire un rapport dans la soirée sur le moral de l’armée (Histoire de la République Gaullienne, volume n°2n Fayard, 1971, p 534). Dans la matinée également, un camion contenant les papiers personnels de de Gaulle quitte l'Élysée pour Colombey.

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Pompidou blêmit quand le secrétaire général de la Présidence lui annonce vers 14h que le général n'est pas à Colombey et que personne ne sait où il est. Le général Massu raconte que deux hélicoptères sont arrivés à Baden Baden, avec le général, sa famille, son aide de camp, des dossiers et des affaires personnelles. Et surtout, que le général le salue en s’exclamant: « Tout est perdu. Je ne contrôle plus rien. Je me retire. » (Jacques Massu : Baden '68, Plon, 1983). Les hélicoptères ont fait du rase-motte pour ne pas être détectés par la surveillance aérienne…

Massu profite d’un moment d’interruption de l’entretien pour dire à ses aides de camp:« Nous ne sommes pas sortis de l'auberge, il est têtu comme une mule et bloqué dans sa résolution de tout laisser tomber ! Il m'a décrit l'Apocalypse. J'ai déployé pas mal d'arguments, mais il ne veut rien entendre… Pour ma part, je n'ai pas renoncé, je retourne dans la fosse aux lions ». (idem, p 92). Massu finit par le convaincre, mais par précaution, le fils du général et son épouse restent à Baden en exil pour quelques jours, comme les bijoux que Yvonne De Gaulle lui laisse. On ne sait jamais, avec ces communistes… 

Massu l’assure du soutien de l’armée, et lui remonte le moral, mais dans l’après-midi, De Gaulle apprend aussi que la manifestation de la CGT, pour lui simplement « communiste » s’est déroulée dans l'ordre sans aucun débordement, ni conséquence. De Gaulle arrive à Colombey vers 18 h 15. Il est passé par Mulhouse pour une deuxième conférence avec les chefs de l’armée.

Maurice Grimaud résume ainsi la situation dans son livre déjà cité (p 291)  « J'ai le sentiment étrange que ces géants : le pouvoir, la C.G.T., le parti communiste, la gauche socialiste, l'U.D.R., sont là, dans la nuit, comme de puissants fauves qui s'observent en silence avant de s'affronter. Aucun n'est totalement sûr de sa force. Combien de personnes, demain, répondront à l'appel des formations gaullistes ? Même ceux qui ont lancé l'idée du rassemblement de la Concorde sont, ce soir, rongés par l'inquiétude. Finalement, tout dépend de de Gaulle. Il n'a parlé qu'une fois depuis le 3 mai, et ce fut un cruel fiasco. Ce soir, il s'est enfermé dans le silence de La Boisserie, après une disparition dont le mystère reste impénétrable. Cette situation ne peut pas durer. Nous sommes vraiment sur le fil du rasoir. Les lumières s'éteignent tard cette nuit à Matignon ». 

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Pompidou rapporte la confidence de De Gaulle: « pour la première fois dans ma vie, j'ai hésité. Je ne suis pas fier de moi-même » (Pour rétablir une vérité, Flammarion, 1982, p 201). Dans un entretien avec Michel Droit, le 7 juin 1968, passionnant à tous égards, et que nous reproduiront dans un article posté le 7 juin prochain, de Gaulle déclare : « Le 29 mai j'ai eu la tentation de me retirer. Et puis en même temps j'ai pensé que si je partais, la subversion menaçante allait déferler et emporter la République. Alors, une fois de plus, je me suis résolu ».

De Gaulle veut-il jouer sur la peur du vide, et retourner l’opinion devant l'absence de perspective politique du mouvement ? Ou découragé et épuisé, a-t-il eu la tentation de se retirer ? L’accumulation des témoignages, au fil des années, contredit l’explication première selon laquelle De Gaulle ne fuyait pas, mais rusait pour dramatiser la situation à son avantage.

La rencontre de De GAULLE avec MASSU n’a pas cet objectif principal, mais elle contribue à créer rassembler toutes les droites contre le mouvement social. Des anciens de l'OAS avaient déjà rencontré Jacques Foccart pour lui proposer leur ralliement au régime qu’il combattaient hier par voie d’attentats et d’assassinats, et demander l'amnistie des membres de l'organisation encore incarcérés. Cette amnistie est promise par De Gaulle à Massu, lors de sa visite à Baden Baden. Elle devient officielle au Journal Officiel du 2 Août.

 Des acteurs clés et Jean Lacouture, biographe de De Gaulle, répondent à la question sur la journée du 29 mai, coup de bluff ou vrai départ ? 

https://youtu.be/zOvG8E49AAk

Mettre photo (Bureau) De Gaulle vent salubre

Dans le même temps…

Manifestation CGT

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Après l’échec de la manoeuvre conduite avec Pompidou, à toute force, le PCF essaie de ramener l’ordre en orientant la colère de la rue vers un débouché institutionnel. Il a déjà appelé la veille à quantité de rassemblements dans Paris pour détourner le mouvement du meeting de Charléty. Le 29, il appelle avec la CGT à une manifestation à 15 h 30 de la Bastille à la gare Saint-Lazare, sous le mot d’ordre principal de « Gouvernement populaire ». Manifestation très encadrée et dans l’ordre, avec plusieurs centaines de milliers de personnes et même 800 000 selon le chiffre de la CGT. Notons que cet après-midi, les manifestants, tout comme les dirigeants du PCF, ne savent pas que De Gaulle s’est rendu chez Massu à Baden. Officiellement, il est dans sa résidence à Colombey.

La CFDT et la FEN sont absentes du fait du refus de participer de l’UNEF, et FO par principe. Jean-Louis Moynot, alors secrétaire de la CGT, donne sa version des contacts avec l’UNEF: « Le 28 mai, la plupart des organisations syndicales, sollicitées par la CGT pour une grande manifestation le lendemain, avaient conditionné leur accord à la participation de l’UNEF. Henri Krasucki, moi-même et un ou deux autres camarades avons donc reçu à 14 heures une délégation de l’UNEF. La discussion a duré cinq heures autour du raisonnement suivant de nos interlocuteurs:«Au point où en est le mouvement, une manifestation ne peut se fixer une autre destination que l’Elysée ou Matignon. Mais y aller ne peut que produire un bain de sang. Nous ne voulons pas être responsables de cela ». Toutes les tentatives de les amener à sortir de ce cercle vicieux ont échoué et ils sont repartis, visiblement satisfaits d’avoir fait barrage à un regroupement unitaire. Jacques Sauvageot ne faisait pas partie de la délégation. J’ai appris, des années plus tard, qu’il était partisan de participer à la manifestation mais qu’il s’était fait mettre en minorité et qu’il avait en conséquence refusé de participer à la rencontre. »

Les phrases les plus scandées: »De Gaulle démission", "Gouvernement populaire", "Adieu de Gaulle" ou encore, au passage devant le musée Grévin, "De Gaulle au musée". Les villes de province sont également touchées par le mouvement, en particulier Lyon (40.000 manifestants), Rennes (5.000), Nice (10.000), Marseille (plusieurs dizaines de milliers), Saint-Étienne (10.000), La Rochelle (8.000), Limoges (2.500) ou Angoulême (1.000 manifestants).

Au même moment où l’appareil du PC de mobilise sur les négociations et la reprise boite par boite, cette manifestation dans l’ordre est un appel du pied très clair au pouvoir gaulliste qui, rassuré sur les intentions du PCF, n’a plus qu’à inviter son opposition à s’exprimer sur le terrain électoral. Ce que De Gaulle fait le lendemain.

Mendès-France avance ses pions

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Mendes-France, qui avait décliné s’exprimer le 27 lors du meeting de Charléty, se sent obligé, à la fois par l’approfondissement de la crise, et par les déclarations de Mitterrand la veille, de se déclarer prêt lui aussi à assumer les responsabilités à la tête de l’Etat. Le 29 mai dans la soirée, alors que de Gaulle prépare son célèbre discours du lendemain, et alors que la mobilisation des forces militaires est connue de tous, Pierre Mendès France affirme: « je ne refuserai pas les responsabilités qui pourraient m’être confiées par toute la gauche réunie », ajoutant: « J'ai été touché que M. Mitterrand mette mon nom en avant. Il est évident que mon concours est acquis aux hommes de gauche et que je ne refuserai pas les responsabilités qui pourraient m'être confiées par la gauche, toute la gauche réunie ». 

Cette proposition contredit avec ses propos du 19 mai lorsqu'il avait annoncé qu'il ne reviendrait pas au pouvoir si de Gaulle le lui demandait . Elle fait suite à une longue réunion chez le député socialiste Georges Dayan avec François Mitterrand, Guy Mollet, René Billère et Gaston Deferre. La CFDT fait savoir qu'elle soutenait la démarche du député grenoblois. La CGT et le PC ne réagissent pas.

« Caen ville morte »

Les accords de Grenelle qui viennent d'être signés, sont une avancée, mais loin du rapport de force de la grève générale. A Caen, la majorité des syndicats ouvriers et étudiants les jugent insuffisants. Ils décident pour ce 29 mai l’opération « Caen ville morte » et bloquent les principales entrées de la ville. Guy Robert, à l'époque technicien à la Saviem et militant CFDT, décrit une atmosphère presque irréelle: "Dans le centre, les commerçants avaient baissé leurs rideaux de fer, il régnait un silence de plomb. L'inquiétude et la tension étaient palpables." Cette fois, le préfet Pontal, échaudé par les affrontements du mois de janvier (voir 26 Janvier 68: Caen prend les devants) impose aux forces de l'ordre de rester discrètes. 

Voici un extrait d’un article sur Caen en Mai 68 qui donne des détails sur cette initiative: « A Caen, le 29 mai, c’est le temps fort de mai 68. Cette opération suit un grand meeting qui s’est déroulé le 24 dans les rues de la ville. Il s’agit, selon la JCR, de « marquer l’emprise du mouvement sur la ville, de montrer un double pouvoir, mais sans structures du double pouvoir ». C’est l’Union Départementale CFDT qui propose en intersyndicale de déclarer « Caen ville fermée » en bloquant toutes les entrées de la ville. La CGT craint une dynamique qui déborde le cadre de la grève et n’approuve pas son principe. Les discussions sont très longues et finalement le blocage est décidé. L’opération débute dans l’après-midi. Huit barrages bloquent les entrées de la ville, les magasins sont fermés, les rues sont vides. Les entrées ont été réparties par entreprises ou groupes de militants. Par exemple, la SMN, Sonormel, Moulinex, Jaeger, bloquent la direction de Paris, la SAVIEM, avec les étudiants, bloque la sortie vers la Bretagne, en direction de Bayeux ce sont les électriciens et les enseignants. Tous les ponts sur l’Orne sont également bloqués. Une atmosphère de fête règne sur les points de contrôle et les discussions vont bon train entre ouvriers et étudiants.

Le blocage de la ville est levé le soir même, sans intervention de la police. Le préfet a-t-il été sensible à la visite d’une délégation de partis de gauche et de prêtres lui demandant de ne pas faire intervenir les forces de l’ordre ? Pas de violence donc pendant le Mai Caennais, à la différence de janvier, même si parfois les pavés volent, comme ce jour de manifestation où un militant anarchiste s’en prend au commissariat de police en lançant un projectile, et même si le drapeau rouge est hissé sur le fronton de la Chambre de Commerce. La population sent confusément qu’il existe un autre pouvoir. Les militants JCR ou ESU sont interpellés par les gens sur des problèmes de circulation ou de voisinage, comme s’ils étaient le nouveau pouvoir. »

 

Le même jour…

  • Les négociations dans les secteurs économiques ont peu avancé. Tantôt reprises du travail (notamment à Lille dans les brasseries et à la Compagnie générale des câbles téléphoniques; à Rennes dans les grands magasins) tantôt extension des grèves. À Poitiers, le mouvement a gagné le secteur du bâtiment et la préfecture; à Saint-Étienne, toutes les mines; à Rennes, cinq nouvelles entreprises.
  • La justice refuse la demande par voie de référé de Citroën réclamant l'expulsion des ouvriers grévistes des usines. 
  • Le directeur de l'usine Sud-Aviation a été libéré mercredi à 17 heures après un vote des travailleurs. Il était retenu en otage depuis le 14 mai dernier.
  • La grève est toujours totale aux Charbonnages de France. 
  • Dans les transports, les négociations interrompues lundi soir pour la SNCF et mardi soir pour la RATP n'ont pas repris le mercredi 29 
  • La rencontre avec le patronat et les syndicats du secteur bancaire a finalement été ajournée. 
  • Les négociations ont en revanche repris entre les représentants syndicaux des salariés EDF-GDF et la direction. Aucun accord réalisé dans la journée.
  • Reportage de l’ORTF titré « La France face à son drame »
  • Le projet de loi pour la rénovation universitaire, sociale et économique, qui sera soumis au référendum le 16 juin prochain, a été publié mercredi 29 mai dans le Journal Officiel.
  • Allemagne de l’Ouest: Dernière discussion au Bundestag sur les lois d’exception qui sont adoptées le lendemain. Neuf universités sont fermées et des dizaines de facultés occupées. Affrontements à Munich, Hambourg et Berlin.  USA: Deux noirs sont tués par la police lors des affrontements de Louisville.
  • Italie: L’université la Statale de Milan est occupée. Les quatre universités de la ville sont ainsi occupées. Occupation aussi au Magistero de Rome. Trois professeurs d’Architecture à Rome sont dénoncés pour apologie de délit. Ils avaient souscrit une déclaration favorable au mouvement étudiant, affichée en faculté.
  • Sénégal : La police évacue le campus de l'université de Dakar : heurts avec les étudiants; 1 mort, 20 blessés.

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

- La Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans La Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 
  19. 19 mai 68: Cannes a l’eau
  20. 20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés
  21. 21 mai 68: ORTF et fonctionnaires dans la danse
  22. 22 mai 68: appel a retourner les fusils contre le régime
  23. 24 mai 68: Face au plébiscite, la plus longue nuit de barricades 
  24. 25 mai 68: la « Commune » de Nantes
  25. 26 mai 68: Comités d’Action dans 30 cantons de l’Aveyron
  26. 27 mai 68: Grenelle à la poubelle 
  27. 28 mai 68: décomposition et chantage à la guerre civile

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