30 mai 68: De Gaulle arme le piège électoral

N°66 de ma série "1968" qui comptera plus de 100 articles sur l'année. De Gaulle assuré du soutien de l'armée brandit la menace militaire tout en armant le piège électoral. Prochain article: 3 Juin 68 à Belgrade: « Assez de la bourgeoisie rouge ».

30 mai 2018

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Hier, auprès du général Massu à Baden, de Gaulle a changé d’avis. Il s’est aussi assuré de l'appui des chefs militaires et du moral de l’armée. Il écrit son discours depuis Colombey et retourne ce 30 mai à Paris. En début d’après-midi, Pompidou est consterné. Il y manque l’essentiel: l’appel au peuple par les élections législatives. Il menace de démissionner. Alors il obtient d’ajouter les élections, quelques minutes avant le discours du général. Celui-ci ne le prononce pas à la télévision, mais à la radio, à 16h 30, car à cette heure, peu de gens sont devant le petit écran, et les gaullistes se rendent déjà à la manifestation annoncée pour 18 h.

 Voici le texte intégral: « Françaises, Français, étant le détenteur de la légitimité nationale et républicaine, j'ai envisagé, depuis vingt quatre heures, toutes les éventualités, sans exception, qui me permettraient de la maintenir. J'ai pris mes résolutions. Dans les circonstances présentes, je ne me retirerai pas. J'ai un mandat du peuple, je le remplirai. Je ne changerai pas le Premier ministre dont la valeur, la solidité, la capacité méritent l'hommage de tous. Il me proposera les changements qui lui paraîtront utiles dans la composition du gouvernement. Je dissous aujourd'hui l'assemblée nationale. 

J'ai proposé au pays un référendum qui donnait aux citoyens l'occasion de prescrire une réforme profonde de notre économie et de notre université et en même temps de dire s'ils me gardaient leur confiance ou non par la seule voie acceptable, celle de la démocratie. Je constate que la situation actuelle empêche matériellement qu'il y soit procédé, c'est pourquoi j'en diffère la date. 

Quant aux élections législatives, elles auront lieu dans les délais prévus par la constitution à moins qu'on entende bâillonner le peuple français tout entier en l'empêchant de s'exprimer en même temps qu'on l'empêche de vivre, par les mêmes moyens qu'on empêche les étudiants d'étudier, les enseignants d'enseigner, les travailleurs de travailler. Ces moyens, ce sont l'intimidation, l'intoxication et la tyrannie exercés par des groupes organisés de longue main, en conséquence et par un parti qui est une entreprise totalitaire, même s'il a déjà des rivaux à cet égard. Si, donc, cette situation de force se maintient, je devrai, pour maintenir la république, prendre conformément à la constitution d'autres voies que le scrutin immédiat du pays. 

En tous cas, partout et tout de suite, il faut que s'organise l'action civile. Cela doit se faire pour aider le gouvernement, d'abord, puis localement, les préfets devenus ou redevenus commissaires de la République, dans leur tâche qui consiste à assurer, autant que possible, l'existence de la population, et à empêcher la subversion à tout moment et en tout lieu. La France, en effet, est menacée de dictature. On veut la contraindre à se résigner à un pouvoir qui s'imposerait dans le désespoir national, lequel pouvoir serait alors évidemment et essentiellement celui du vainqueur, c'est-à-dire celui du communisme totalitaire. Naturellement, on le colorerait, pour commencer, d'une apparence trompeuse en utilisant l'ambition et la haine de politiciens au rancart. Après quoi, ces personnages ne pèseraient pas plus que leur poids, qui ne serait pas lourd. 

Eh bien non, la République n'abdiquera pas. Le peuple se ressaisira. Le progrès, l'indépendance et la paix l'emporteront avec la liberté. Vive la République ! Vive la France ! » 

Au même moment, les radios ne manquent pas de mentionner les troupes vues autour de Paris. Mitterrand affirme vite: « C’est la voix de la dictature… C’est un appel à la guerre civile ». Le Bureau Politique du PC s'empresse de vendre la grève générale et de mettre les deux pieds dans le piège électoral: il applaudit immédiatement à l’annonce des législatives.

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Une foule énorme venue de toute la France par cars se masse Place de la Concorde et remonte jusqu’à l’Etoile. Pas le million annoncé par les gaullistes, mais plus de 300 000, si l’on compte que les Champs Élysées font deux kilomètres, un rang de manifestant par mètre, et 30 personnes par rang. La manifestation est arrivée à l’Etoile alors que la Place de la Concorde n’était pas totalement vide. 

A noter que le camp bourgeois est resté paralysé pendant des semaines par la détermination du mouvement de la jeunesse et plus encore par la force unique de la grève générale. La manifestation gaulliste sur les Champs est décidée trois jours avant avec l'accord du Premier ministre, et préparée par l’homme des réseaux maffieux, Foccart, avec montée nationale, malgré les restrictions d’essence. Mais depuis plus d’une semaine, les groupes fascistes, Occident et Action Française, rassemblent déjà chaque jour des milliers de personnes sur les Champs Elysées, sans aucune autorisation et sous le regard bienveillant de la police « républicaine ».

Le député gaulliste de Paris Pierre-Charles Krieg avait lancé la veille un appel à manifester silencieusement ce jeudi 30 mai "pour proclamer: liberté de vote dans les usines, liberté de vote pour le pays". Dans sa déclaration, il estime que "la République est menacée par la dictature" et la démocratie " bafouée par des minorités qui entendent imposer leur loi » et poursuit "Ceux qui veulent travailler ne le peuvent plus. Nous ne pouvons accepter plus longtemps cette situation".

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Le mouvement est organisé par les activistes de l'Union des démocrates pour la Vème République (UDR) et ses barbouzes du Service d’Action Civique (SAC), leur relai les Comités de défense de la République, l'Union des jeunes pour le progrès (UJP, jeunes gaullistes), de diverses associations gaullistes ou d'anciens combattants. Le Mouvement du 22-Mars "dénonce la provocation fasciste" et "appelle la population à s'organiser, sur les lieux de travail occupés et dans les quartiers, pour défendre contre les derniers soubresauts de la réaction l'ordre révolutionnaire en train de s'instaurer".


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La manifestation devait être silencieuse, comme la « majorité » du même nom. L’usage des radio-téléphones, qui avait été interdit, est rendu aux journalistes pour qu’ils puissent rendre compte. En fait elle est dominée par les hurlements de la Marseillaise, les tricolores des versaillais et prend vite une tonalité très réactionnaire, y compris raciste. Quelques slogans relevés : « Cohn-Bendit à Dachau  -  Cocos au poteau - Les cocos à Moscou - La France aux Français  - De Gaulle n’est pas seul  - Mitterrand c’est raté - Liberté du travail - A bas l’anarchie - Le communisme ne passera pas - Les cocos, chez Mao - Le Rouquin, à Pékin - Giscard, avec nous» . En tête les ministres et des personnalités dont François Mauriac et Joséphine Baker. Les truands et barbouzes indispensables à l'Etat bourgeois, comme ci-contre Zemmour juste derrière les principaux ministres. Et bien sûr la racaille d’extrême droite, dont Tixier-Vignancourt ou Pierre Poujade. A Madrid, les journaux franquistes exultent : « Le général De Gaulle fait songer au général Franco d’il y a 20 ans ».

La dernière semaine de Mai, y compris la manifestation gaulliste du 30 mai, par actualités Eclair, non censurées

mai 68 images rares (part3) © vryer

Des manifestations ont également eu lieu en province .  À Rouen, sept à huit mille personnes défilent aux cris de "L'anarchie ne passera pas" et "Unité française!". Un millier de Rennais sont réunis en faveur de de Gaulle. Des incidents éclatent devant la mairie occupée par des grévistes. A Caen, les gaullistes prennent position au pied de l'église Saint-Pierre, munis pour certains de drapeaux tricolores. "Jusque-là, cette partie de la population était restée relativement silencieuse. Mais l'opération ville fermée fut le mouvement de trop (voir article posté hier 29 mai). La République était en péril » déclare Jean-Marie Girault, maire adjoint de l’époque, qui prendra ensuite la tête de la municipalité pendant plus de trente ans. Des affrontements ont lieu avec des travailleurs et étudiants. Un peu partout, Internationale contre Marseillaise et tricolores contre drapeaux rouges.

Dans le même temps…

Immédiatement après le discours de de Gaulle, le bureau politique du PCF publie une déclaration, dans laquelle il accepte les élections. Les responsables du PCF et de la CGT n’ont alors cesse d’appeler à la reprise pour que les élections, présentées comme "un pas de plus vers la victoire des ouvriers", puissent se tenir. Ils n’hésitent pas à user de tous les moyens pour casser la grève générale. A la RATP, ils font courir la fausse information d’une reprise dans certains dépôts. L’Humanité titre à l’avance dans sa "une" début juin : "Forts de leur victoire, des millions de travailleurs reprennent le travail". Leurs efforts sont secondés ou précédés par de violentes évacuations policières, qui feront des centaines de blessés graves et trois morts. Malgré tout, le PC et les gaullistes n’arriveront à leurs fins que vers le 20 Juin, comme les articles à venir de cette série vont le montrer.

Le même jour…

  • La Confédération des syndicats médicaux appelle le gouvernement à supprimer les ordonnances de la Sécurité Sociale et à mener une réelle politique de santé.
  • Dans le secteur de la fonction publique, les discussions sont interrompues à 15 heures.
  • A EDF et GDF, les négociations continuent. Des coupures de courant ont eu lieu dans la soirée.
  • Dans les PTT, les syndicats condamnent l'initiative du ministre Yves Guéna, appelant "tous les fonctionnaires des PTT de tous grades et de tous services (…) à assurer leur service dès demain vendredi". La grève continue. 
  • Les négociations sont ouvertes dans les secteurs de l'industrie chimique, de l'alimentation et du bois. 
  • Elles continuentdans l'industrie mécanique, la sidérurgie, les industries électriques et les mines de potasse.
  • La grève se poursuit toujours à l'ORTF après une réunion dans l'après-midi.
  • Des reprises de travail sont observées à Lille (à la préfecture, les grand magasins, au Centre hospitalier du Nord, à la Linière), à Béthune (à Benoto et Firestone), à Limoges (centre psychiatrique), dans le bâtiment à Clermont-Ferrand, au centre d'études nucléaires de Cadarache et également dans le secteur privé.
  • L'Union des travailleurs du Sénégal appelant à une grève illimitée à partir de jeudi minuit pour défendre les libertés et la démocratie. L'ambassade du Sénégal à Paris est  temporairement occupée par un groupe d'étudiants africains de la Fédération des étudiants d'Afrique noire de France.
  • Vienne: le chancelier Josef Klaus se dit favorable à coopérer avec les étudiants afin de permettre un retour à l'ordre.
  • Madrid: trois facultés de sciences, de philosophie et lettres et de sciences politiques et économiques sont fermées dans la journée après que les étudiants ont annoncé la tenue d'une "Université libre" dans ces établissements. 
  • Buenos Aires: violentes manifestations. Les étudiants protestent contre le nouveau statut universitaire qui permet un contrôle plus étroit de l'enseignement supérieur, mais également contre le gouvernement "dictatorial".
  • Italie: Les artistes et les étudiants d’Architecture occupent la Triennale de Milan, après avoir défoncé les barrages de la police qui ont attaqué les manifestants.
  • Plusieurs chef d’Etat de la Françafrique assurent De Gaulle de leur soutien.
  • Tchécoslovaquie: le stalinien Novotny est expulsé du Comité central du PCT, et suspendu avec six autres dirigeants de l’ère stalinienne, « jusqu’à ce que leur rôle dans les affaires politiques des années 50 soit clarifié ».

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

- La Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans La Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 
  19. 19 mai 68: Cannes a l’eau
  20. 20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés
  21. 21 mai 68: ORTF et fonctionnaires dans la danse
  22. 22 mai 68: appel a retourner les fusils contre le régime
  23. 24 mai 68: Face au plébiscite, la plus longue nuit de barricades 
  24. 25 mai 68: la « Commune » de Nantes
  25. 26 mai 68: Comités d’Action dans 30 cantons de l’Aveyron
  26. 27 mai 68: Grenelle à la poubelle 
  27. 28 mai 68: décomposition et chantage à la guerre civile
  28. 29 mai 68: la fuite à Baden

 

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