Hebdo du Club #77: rien ne va plus, faites vos vœux...

Chaque année, le rituel de la cérémonie des vœux permet de formuler des souhaits. De la violence symbolique du discours présidentiel à l’émergence d’un «Nous», les contributeurs ont profité de l’occasion pour rendre publiques leurs colères et leurs espérances.

« Comme chaque année, immanquablement, inexorablement, désespérément revient la sarabande des cérémonies de vœux. Comme si un jour de plus allait tout changer, le franchissement de cette ligne symbolique du premier janvier met nos pantins en quête de voix en effervescence. »

Si C’est Nabum, dans un billet de restriction volontaire, souhaiterait leur abolition, les vœux de joie n’étant peut-être bien que des jeux de voix, le rituel inextinguible a bel et bien aiguisé l’acuité des contributeurs du Club.

Pour Mediapart, c’est une présidence paritaire qui nous a offert ses vœux joyeux avec Charline Vanhœnacker et Guillaume Meurice, mais ce sont bien ceux particulièrement critiqués d’Emmanuel Macron, qui ne bouge pas d’un iota pour Ellen Salvi, et où Usul voit lui une ambiance de fin règne, qui ont suscité le plus de contributions. Aux habituels poncifs sur le volontarisme – tout de même empreint de fatalisme contre les lois d’airain des mathématiques capitalistiques –, nos contributeurs opposent une appréhension aiguë du verbe. Face aux mots vides de sens en butte à la réalité des colères sociales, le raisonnement biaisé des discours de communication technocratique n’échappe pas à leurs critiques du mépris profond qui fait fi de l’essentiel, l’humain.

Bonne Année - Lionel Deschamps © Gomargu Bonne Année - Lionel Deschamps © Gomargu

« La violence symbolique d’une langue de bois cauteleuse »

C’est tout d’abord la gestuelle qui a interpellé Louis Bulidon. La posture du président, que notre contributeur considère comme un abonné du prêchi-prêcha, révèle un « chef de l’État, debout face à son prompteur, le regard rivé sur le défilement de son texte, dans cette stature de commandeur qu’il affectionne ». Même analyse synergologique chez Le père vert pépère, pour qui ces vœux 2020 marquent le début d’une nouvelle ère, celle de l’impuissance : « Nous vîmes en ce mardi soir, notre Jupiter, mal à l’aise, ne sachant que faire de ses mains. Cette attitude crispée traduisait son impuissance devant la situation actuelle. »

Dans un « en même temps » qui permet d’atteindre à l’universel différencié, Emmanuel Macron révèle un véritable talent de roi de l’oxymore, note Fri75018. « Avec une science du langage digne d’Oulipo, il réussit à vider de son sens, tout mot, toute phrase, toute idée. » Pierre-Oscar Lévy, réalisateur de documentaires ironiques, cerne dans son analyse de la trahison de mots à quel point Emmanuel Macron, « avec un air de jeune prêtre déterminé à entrer dans son ordre », est à sa façon un révolutionnaire : « Quand il parle de concertation, c’est pour tuer le mot dialogue. Quand il prononce le mot compromis, c’est pour indiquer qu’il n’en fera aucun. Quand il organise un Grand Débat, c’est pour se mettre en scène dans un monologue. » 

Reconnaissant à ce président sa « grande contribution à la politique », où le spectacle de son propos, sa communication et ses promesses remplacent ses actes : « Il parle d’une grande politique pour l’hôpital ou l’éducation, alors que tout le monde voit la dégradation et la destruction de ces services publiques… » Pour notre contributeur, il faut donc comprendre que s’il promet l’apaisement, c’est le rétablissement de l’ordre par la répression qu’il faut entendre : « Seule une grève générale pourrait faire douter de l’issue. »

2placesassises fait la même analyse : « Atteindre ce stade de “dé-parler”, c’est rare. Et que tout le monde s’en rende compte, encore plus rare. Et continuer quand même, rarissime. Le président a continué, avec un regard désincarné, à parler de justice, de solidarité, d’usines qui ré-ouvraient, de chômage en baisse, d’Europe comme avenir radieux. A continué à dé-parler. Il n’y croit pas, il sait qu’on n’y croit plus. »
Tandis que Morvan56 partage l’autopsie critique de Roland Gori d’une véritable dégradation du langage, où le discours n’est que fragment de recyclage perpétuel des éléments de communication de sa campagne électorale, vidant peu à peu les mots-clés d’un progressisme social comme services publics, solidarité, universel,  justice et progrès, apaisement de leur substance : « Il n’y a plus de message dans un tel discours, seulement de la communication. Un tel discours se consume en se consommant. »

La citation est de Macron lui-même ! Le sens de l'humour lui va si bien © Benjamin Rouzaud La citation est de Macron lui-même ! Le sens de l'humour lui va si bien © Benjamin Rouzaud

C’est cette violence symbolique des discours policés qu’analyse fort lucidement Sacha Escamez, biologiste, dans son billet Nous vivons à l’époque de la politesse malveillante, bonne année !. Ce membre du comité de rédaction du journal Europe Insoumise observe que « les discours se doivent d’être polis, les tons calmes et l’atmosphère feutrée. Pourtant, l’air est irrespirable entre pauvreté organisée, répression mutilante, suicides relativisés et autres violences malveillantes ». Le ton calme, feutré, les manières policées et les mots sous-pesés sont pour notre contributeur le symbole d’une violence implacable. Par de froids calculs mesurés d’équilibre budgétaire, on peut signer la sentence qui enfonce sans cesse le clou de la brutalité des rapports économiques et sociaux des dominants à l’ensemble des populations : « Car dans le plus grand calme et sans un mot plus haut que l’autre, l’élégance en costume et sa poigne de velours condamnent de plus en plus de monde à une mort lente, par écrasement sous les poids combinés de la pauvreté, de la précarité, de la répression et de l’humiliation. »

 
Un discours de vœux en forme d’« inquiétante incitation »

Pour Pascal Maillard, le premier signe de mépris est dans les mots qui ne sont pas prononcés. En décembre 2018, Emmanuel Macron n’avait fait aucune mention des « gilets jaunes ». Cette année, un autre mot est tu dans les « vœux de cécité » du président : la grève. Pour l’universitaire, la caractéristique du discours d’Emmanuel Macron est son usage permanent de l’euphémisme : « L’euphémisme est chez Macron une négation de l’Autre, du social, du collectif. » En déniant aux corps intermédiaire et aux citoyens toute capacité d’analyse d’une réforme pour le moins critiquée, en ramenant la puissante contestation sociale à de simples affects, Emmanuel Macron prend et assume le risque d’un passage en force sur la réforme des retraites, et Pascal Maillard de conclure à la nécessité impérative de la lutte.

Jean-Luc Gasnier, enseignant et président d’Attac 33, relève que « ces vœux s’adressaient en fait à lui-même, à l’image glorieuse que lui renvoie en permanence sa petite garde rapprochée, à son parcours fantasmé, puisque “le réel compte moins pour lui que le récit qu’il s’en fait” », mais espère qu’avec ses vœux inutilement provocateurs, le président a peut-être contribué, paradoxalement, à ce que 2020 soit effectivement une bonne année : « Des vœux hors sol dans un régime hors norme qui n’est plus en prise avec la société et qui sont particulièrement inquiétants car ils n’offrent plus qu’une seule option aux citoyens pour se faire entendre, celle de l’affrontement. »
C’est ce choix de « l’épreuve de force » que relève également Vingtras dans son billet L’esquive : « Le pari est donc pris du choix de l’épreuve de force, de l’affrontement du pouvoir bourgeois et de ses technocrates avec la France des “atlantes et des cariatides qui portent tout le poids humain”, un bras de fer spéculant sur la lassitude ou l’inertie populaires au démarrage de cette nouvelle année, qui amène les révoltes et les espoirs de millions de gens… », et de conclure son billet par un vœux d’insolence et de rébellion.

Dans La compassion du croque-mort et la rigidité du cadavre, Bruno Painvin, grand pourfendeur devant l’éternel de la connerie envahissante, souligne à quel point « on a assisté à un numéro d’autosatisfaction où se mêlent entêtement, orgueil et arrogance. Un geste ? oui, un doigt d’honneur bien appuyé ».

Traduisons-le © Fred Sochard Traduisons-le © Fred Sochard
Puis de poursuivre, acerbe : « Il nous embarque dans une aventure ultra libérale où le fric est roi […]. À force de comparer le modèle français aux modèles américain, allemand et anglais, on va finir par leur ressembler, c’est le but. En perdant notre originalité, nos spécificités et notre âme. Il faut donc agir. Vite. Et fort ! » Dans une vision plus nuancée du discours, « réglé comme du papier à musique », Mithra-Nomadeblues souligne que si rien n’a été oublié, rien de concret n’a non plus été proposé, sous un dehors « lisse et creux » : « Curieux homme, donc, que ce jeune président français, à la parole exempte de toute émotion vraie, qui voudrait être le président d’une France sublime – mais ne voulant que la vendre en la privatisant, à l’américaine, et ne jurant donc que par l’argent des banquiers et des mutuelles… »

Tout en symbole malencontreux de cette privatisation à marche forcée, après avoir jeté de l’huile sur les vœux, l’exécutif a offert, dans sa promotion du nouvel an 2020, la distinction la plus honorifique qui soit au dirigeant français du gigantesque fond de pensions américain BlackRock. Tatia, y voit au mieux de l’inconscience, ou plus sûrement, arrogance et insolence.

Meilleurs Voeux © Banksy Meilleurs Voeux © Banksy


Faire collectif, vivre debout, le « Nous » au cœur des vœux 2020

Outre l’analyse des vœux présidentiels, qu’elles soient de fraternité, de solidarité, de luttes ou plus introspectifs, de nombreux contributeurs ont profité de l’occasion pour rendre publiques leurs espérances.

Du passé faisons table rase !, prône Jean-Jacques Birgé. Cela ne signifie pas, pour lui, vouloir « tout casser », mais plutôt s’interroger sur la justesse de nos pensées et de nos actes. La nouvelle année est l’occasion d’un rappel à envisager l’avenir différemment : « Préservons le sens de l’émerveillement de notre enfance et acceptons de grandir en aidant les autres générations à se développer. Osons nous regarder véritablement dans la glace pour y reconnaître nos contradictions, nos paradoxes, nos mensonges, nos errances. Tenons bon devant la brutalité de ceux qui détruisent les plus beaux acquis de nos aînés pour que ceux qui nous suivent aient une vie meilleure, et pas seulement quelques privilégiés. » C’est cette même espérance qui anime poétiquement Jeanne Deaux, enfant du millénaire, dans ses vœux incantatoires, qui révèlent une même aspiration au « Nous », même si « un “nous” n’est jamais rien, ce n’est jamais qu’un mot. Trois fils tendus sur des millions ».

De pavés dans la mare aux cailloux dans les souliers, dans une verve toute Francis Pongienne, elle s’élève en évocatrice des riens et des presque-riens qui font briques, pas à pas : « Alors puissent ces mille voix, puissent nos chants de guerre être à ta hauteur, et devenir chuchotis d’étoile. Que leur clameur bouscule la terre elle-même, et que le monde en soit changé à jamais. »

Plus pragmatique, Bernard Lamizet, professeur émérite à l’Institut d’études politiques, voit dans les vœux l’occasion d’espérer retrouver le sens de l’engagement, une occasion de « reprendre le fil du débat, de l’opinion et du projet afin d’articuler de nouveau la politique, la citoyenneté et la vie de tous les jours ».

C’est à un « Nous » que se réfère également Utopart en publiant « La force du peuple », chanson en catalan, alors qu’Hélène Élouard privilégie elle des vœux de sororité dans un billet de souhait apodictique intitulé Nous mes sœurs : « En cette année 2020, rassemblons-nous. » Pierre Carpentier, dans l’édition Mémoire du colonialisme, publie quant à lui les vœux de la jeunesse autochtone de Guyane : « Nous sommes jeunes, sans doute fougueux et impulsifs à l’occasion… Mais bien déterminés à changer le destin de nos peuples. “Nous sommes le rêve le plus fou de nos ancêtres”. » Paul Devin, inspecteur de l’Éducation nationale, de son coté, se méfie des vœux de bonheur pour l’école de Jean-Michel Blanquer, car, pour lui, force est de constater que la politique mise en œuvre jusque-là est loin d’avoir apporté le bonheur, pas plus que ne l’apporteraient les transformations envisagées, et d’appeler au synergie pédagogique : « C’est pourquoi le travail de formation syndicale doit s’intensifier sur ces questions pour maintenir une culture professionnelle convaincue que les fondements du statut s’inscrivent dans la démocratie et l’intérêt général et qu’un service public ubérisé ferait croître encore les inégalités. »

Dans un superbe texte intime Vœux 2020 – Être animal, Céline Wagner, auteure de romans graphiques, questionne sa place personnelle d’artiste au sein de ce Nous : « De l’effet de sidération sur le peintre dans une époque anxiogène, de la justification de son existence quand la société entière est concentrée sur des fonctions vitales ; l’attention de tous braquée sur des changements majeurs de modes de vie. Le peintre cherche sa place. Doit-il se transformer en soldat comme Franz Marc en 1914, se laisser dépérir comme Kirchner ? Ou bien doit-il continuer de peindre jusqu’au naufrage, comme les musiciens sur le Titanic ? » Dans cette même veine de l’interrogation familiale, Arthur Porto dédie ses vœux à ses proches qui près de lui auront 20 ans en 2020 : « Il me semble qu’avoir 20 ans, aujourd’hui, l’engagement qui les attend voire qui s’impose, c’est celui de la défense de l’environnement et contre la dérégulation du climat. La prise de conscience que la préservation du bien commun est aussi le combat contre les inégalités sociales. » Conscient que confrontés à la course vers le progrès, « dont les conséquences peuvent déshumaniser, exclure, stigmatiser tous ceux qu'on considère “pas à la hauteur” », ils devront être acteurs.

Et de conclure en citant Edgar Morin qui va dans le sens de ce qu’il aimerait savoir leur transmettre : « Aujourd’hui, il y a deux barbaries qui nous menacent et s’amplifient, l’une très bien connue, vient du fond de l’histoire, c’est celle de la domination, du pouvoir, de la conquête, de la torture […]. L’autre barbarie moins visible, c’est celle de notre civilisation, la barbarie glacée du calcul parce que de plus en plus, la connaissance devient un rapport quantitatif, le taux de croissance, le PIB, les sondages d’opinion. Bien sûr qu’il faut s’aider du calcul, mais le calcul ne connaîtra jamais ni l’émotion, ni l’amour, ni la haine, tout ce qui fait notre nature humaine. »

 

Le Retrait - Voeux 2020 - Être animal © Céline Wagner Le Retrait - Voeux 2020 - Être animal © Céline Wagner

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Bienvenue aux nouveaux contributeurs et nouvelles contributrices :

Mathieu Bouvier adresse une carte de vœux à sa famille en forme de réhabilitation de la catastrophe. Pour Cécile Morin, La réforme des retraites va accroître la vulnérabilité sociale des travailleurs handicapés retraités, et parmi eux, celle des femmes en particulier. François Desriaux, rédacteur en chef du magazine Santé & Travail, explique pourquoi les Français ont parfaitement compris que les mesures proposées dans le cadre de la réforme des retraites allaient dégrader les conditions d’accès à cette conquête sociale majeure.

Si l’anti-spécisme fait aujourd’hui l’objet d’une attaque d’État, c’est parce qu’il promeut une vision du monde révolutionnaire de plus en plus populaire : nous sommes désormais une majorité à admettre que l’écologie et l’anti-capitalisme sont inséparables, analyse Patricia Allio. Tandis que Karl Steinacker, travailleur du Digital, réalise un premier billet dense et complexe sur l’historique et la création d’un référentiel d’identité commun pour nos espaces virtuels au sein de l’Union européenne.

Catherine Lison Croze retrace l’histoire d’un couple mixte interdit de mariage en Indre-et-Loire.

Dans une lettre ouverte aux bons Français qui empoisonnent les Antilles, Éléonore Lordinot met en évidence une chose qui a été omise par le gouvernement : nous existons.

Enfin, Jabbar Yassin Hussin pose La question la plus importante aujourd’hui : qui est le vainqueur et qui est le perdant dans cette mascarade mortelle ?

Et aux nombreux autres, bonne année…

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