3 Juin 68 à Belgrade: « Assez de la bourgeoisie rouge »

N°67 de ma série "1968 qui comptera plus de 100 articles sur l'année. Le 3 juin 68 résonne à Belgrade le cri "il n'y a pas de socialisme sans démocratie". Prochain article: 4 juin 68: " le Parti a désamorcé la bombe".

3 Juin 2018

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Ce 3 Juin à Belgrade, capitale de la Yougoslavie,  les étudiantes et les étudiants lancent le slogan « la révolution n’est pas terminée, nous en avons assez de la bourgeoisie rouge ». La répression fait une centaine de blessés.

Un article de 1998 de Radoslav Pavlovic en page 25 du n°426 de la revue Inprecor retrace la naissance de ce printemps et sa répression. En voici quelques extraits:

« Le mouvement des étudiants yougoslaves a été en 1968, comme partout ailleurs et relié par un fil rouge invisible, l'expression de l'avènement politique d’une génération nouvelle. Déjà à Belgrade en 1966, les manifestations officielles  contre la guerre au Vietnam furent débordées par les étudiants, dispersés devant l'ambassade américaine par un cordon de police à cheval. A Zagreb un groupe se réclamant de l'égalité sociale fut politiquement liquidé en 1967. Au printemps 1968 les étudiants de la faculté de philosophie envoyaient des messages de solidarité aux étudiants polonais, allemands et français. Le printemps de Prague était suivi au jour le jour avec une émotion profonde. L'esprit de 1848 planait partout.

A Belgrade tout commence par une bagarre fortuite dans la Cité universitaire entre les étudiants et les "brigadistes" (volontaires des grands travaux sur les autoroutes, que le parti embrigade). De cet incident obscur jaillit soudainement le programme d'action, dont les grandes lignes resteront inchangées tout au long de l'agitation dans les diverses facultés : contre les inégalités sociales où « les uns ont le bol de riz et les autres le bol de caviar », pour l'embauche des jeunes issus des couches ouvrières et paysannes et « dont le papa n'a pas le tuyau haut placé» [sous-entendu, pour arroser qui de droit afin de placer ses enfants], pour les libertés démocratiques car « il n'y a pas de socialisme sans démocratie», pour l'autonomie universitaire et la défense des facultés« où la police entre avec ses chevaux». Aucune opposition politique en dehors du parti dominant et du système d'autogestion n'est alors envisagée, ni évoquée. Un seul petit incident est immédiatement et fermement clos par les étudiants, lorsqu'un écrivain connu, devenu nationaliste et monarchiste par la suite, essaye de dire un mot désobligeant pour les Albanais.

La tentative des étudiants de passer en cortège massif de la cité universitaire (nouveau Belgrade) au centre de la ville, arrêtée et durement réprimée par un cordon impressionnant de police, le 3 juin, a créé le grand choc dans l'opinion publique : un frisson de solidarité profonde en bas, le désarroi en haut. Une aile du parti accepte les revendications des étudiants et prône la bonne manière : « ce sont nos enfants ». Une autre ne peut s'opposer ouvertement aux revendications, mais évoque la manière "non-institutionnelle" inacceptable et le travail souterrain des "ennemis du peuple". Par la presse et à travers le canal du parti on déforme les événements devant les ouvriers, traitant les étudiants de "casseurs" et organisant des "gardes ouvrières" musclées aux portes des usines, car les étudiants sont portés à s'adresser aux travailleurs par des tracts qui clament l'unité entre étudiants et ouvriers. De nombreux artistes, écrivains et journalistes soutiennent le mouvement.

L'un des plus durs dans le parti, le vieux stalinien Moma Markovic (père de la future épouse de Slobodan Milosevic), rédacteur en chef de Barba (quotidien du parti) lance le 6 juin le retentissant éditorial intitulé « Le bon grain et l'ivraie », dans lequel il prône la matraque sélective : la masse des étudiants représente le "bon grain" mais la Faculté de philosophie et ceux qui sont sur la même ligne constituent "l'ivraie", dont il faut se débarrasser au plus vite.

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Tito ne se précipite point, tient les deux fers au feu, laisse les deux courants du parti (car les deux sont d'accord pour en préserver le monopole), pèse et soupèse, pour intervenir enfin publiquement le 9 juin à la télévision par une allocution ferme : oui aux revendications, non à la "manière" (dans la rue, par les tracts, par une presse indépendante). La faculté de philosophie est nommément désignée comme le foyer des troubles et ses professeurs comme "anarcho-libéraux". Une loi expresse est adoptée pour faciliter l'embauche de jeunes (ce qui en pratique se traduit par un travail sous-payé pendant un an pour les nouveaux embauchés), le salaire ouvrier est discrètement et subitement doublé et le 9 juin le parti réussit à faire basculer la masse des étudiants dans les bras de Tito. Vuk Draskovic, futur monarchiste, apparatchik à l'époque, en est l'artisan à la Faculté de Droit: on chante et on danse toute la nuit à la gloire du père du peuple. A la Faculté de philosophie on l'appelle « la maison des jaunes » et on pleure amèrement…

Le repli massif des étudiants n'a pas empêché l'aile marchante, située à la Faculté de philosophie et autour du journal Student (devenu hebdomadaire indépendant et diffusé dans plusieurs villes de façon militante à plus de 40 000 exemplaires) de continuer la lutte. C'est seulement au printemps 1969 que Student sera "normalisé", à l'instar de la Tchécoslovaquie. Il y avait dans ses pages un fort accent de solidarité avec les travailleurs : un groupe d'étudiants avait même fait la grève de la faim en solidarité avec les mineurs bosniaques affamés et révoltés. Il y avait une solidarité sincère avec le peuple tchécoslovaque, et le suicide de Jan Palach a marqué tous les esprits. On commençait à toucher les sujets tabou : Goli Otok, où Tito a détruit physiquement et humainement quelques dizaines de milliers de communistes de première heure, sous prétexte de combattre le danger stalinien intérieur, entre 1948 et 1955; on commençait aussi à évoquer le nom de Trotsky et sa destinée de révolutionnaire intransigeant assassiné par Staline…

Si la Yougoslavie a pu sombrer dans la barbarie nationaliste, si aujourd'hui les fascistes ont pignon sur rue et les vrais socialistes sont refoulés dans les petits trous, c'est pour une grande partie l’œuvre de la répression titiste des années soixante-dix, qui a détruit la gauche et laissé le champ libre à la droite. Et si on ne peut lui imputer l'évolution ultérieure de Tudjman, ni celle de Milosevic, il est utile de rappeler d'où ils viennent et de poser la question comment ont-ils pu si facilement s’imposer ? »

Le même jour…

  • Affrontements, durant deux jours, entre Juifs et Arabes, à Belleville. 50 magasins saccagés. Cela semble à tout le mouvement être une opération typique des barbouzes policières
  • Le 2 juin, les étudiants de Nanterre ont ouvert pour les fêtes de la Pentecôte les portes de la faculté aux ouvriers du voisinage et à leurs familles, dont la plupart vienne du bidonville tout proche. Ils organisent garderie, séance de cinéma, discussion et repas.

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

- La Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans La Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 
  19. 19 mai 68: Cannes a l’eau
  20. 20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés
  21. 21 mai 68: ORTF et fonctionnaires dans la danse
  22. 22 mai 68: appel a retourner les fusils contre le régime
  23. 24 mai 68: Face au plébiscite, la plus longue nuit de barricades 
  24. 25 mai 68: la « Commune » de Nantes
  25. 26 mai 68: Comités d’Action dans 30 cantons de l’Aveyron
  26. 27 mai 68: Grenelle à la poubelle 
  27. 28 mai 68: décomposition et chantage à la guerre civile
  28. 29 mai 68: la fuite à Baden
  29. 30 mai 68: De Gaulle arme le piège électoral

La Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles, commencera le 1er Juillet.

Bonne lecture. Merci pour vos commentaires. Merci aussi de diffuser.  

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