4 juin 68: « le Parti a désamorcé la bombe »

N°68 de ma série "1968" qui comptera plus de 100 articles sur l'année. En ce début Juin, le dirigeants syndicaux, ceux du PC en tête, multiplient toutes les manoeuvres pour forcer la reprise, l'Huma titre le 4 Juin "Gouvernement et patronat prolongent la grève", mais Raymond Aron déjà raison d'écrire "le Parti a désamorcé la bombe". Prochain article: "6 Juin: Renault Flins résiste".

4 Juin 2018

reprise-du-travail
Suite au refus des travailleurs le 27 mai de mettre la fin à la grève générale en échange des négociations de Grenelle, les Échos tirent l’alarme:"Jusqu'alors la CGT apparaissait comme un bastion de l'ordre et de la discipline. Or voici qu'elle est ébranlée et investie par une infanterie mutinée dont elle avait sous-estimé la révolte. Les dirigeants syndicaux sont débordés par des grévistes qui ne croient plus aux promesses de quiconque. Et surtout pas à celle du gouvernement ». Le 1er Juin, Les Échos remettent le couvert: "Les grèves, les occupations d'usine se poursuivent ... sauf cas exceptionnel, il n'a pas été enregistré jusqu'à maintenant de reprise importante du travail! ». 

Depuis le refus des résultats de Grenelle, le régime entre dans la décomposition décrite dans les articles consacrés aux 27, 28 et 29 mai. D’où l’espoir, dans le camp du travail, d’une alternative politique, et le durcissement de certaines grèves. C’est le cas par exemple dans les Charbonnages, dans l’imprimerie, à l’EDF, où les premières coupures de courant du mouvement n’ont justement lieu que les 27, 28 et 29 mai. La grève s’amplifie même à l’ORTF et la police investit l’immeuble. Les bulletins télévision sont assurés par quelques journalistes jaunes. 

Alors que les centrales syndicales négocient dans les branches sans améliorations substantielles, la résistance des travailleurs, comme nous allons le voir dans les jours qui suivent, durera plus de trois semaines, notamment dans la métallurgie.

Mais désormais la campagne électorale se dresse contre la mobilisation de la jeunesse et la plus grande grève générale de l’histoire de France. Le mardi 4 juin, donc après la Pentecôte, la grève générale commence bien à se disloquer. La CGT et le PC, pour ne pas se couper des travailleurs, ont bien organisé les manifestations du 28 et du 29 "pour la satisfaction des revendications et le changement politique », mais sans proposer bien sûr aucune alternative concrète de gouvernement. L’UNEF participe aussi au faux semblant en organisant le 31 mai une manifestation où environ 40 000 personnes crient "élections - trahison ! », mais pendant que le PSU, dont les militants dirigent l’UNEF, dépose ses candidatures pour les législatives… La bourgeoise est enfin rassurée. Un des ses porte-parole, Raymond Aron, dans Le Figaro du 4 juin, résume parfaitement la situation, en écrivant que le gouvernement a eu raison de faire confiance au soutien du «Parti », car, " dans l’heure qui a suivi l’allocution du Président, il a désamorcé la bombe et consenti à des élections qu’il n’a guère l’espoir de gagner». Les dirigeants du PC tirent à nouveau à boulets rouges sur les « gauchistes » partout où la résistance se manifeste. L’Humanité titre le 4 juin : "Gouvernement et patronat prolongent la grève. " !

Les directions syndicales manifestent clairement qu’elles sont prêtes à vendre la grève générale pour les élections. Séguy déclare à la presse que la CGT est prête à poursuivre les négociations "à tous les niveaux" et ajoute : "Afin de lever toute équivoque (...) la CGT déclare qu'elle n'entend gêner en rien le déroulement de la consultation électorale. C’est l'intérêt des travailleurs de pouvoir exprimer, dans le cadre des élections, leur volonté de changement ». L'abrogation des ordonnances, les 40 heures, l’échelle mobile des salaires, la réduction des cadences infernales, le salaire minimum à 1000 francs, la fin du gaullisme et le « gouvernement populaire », tout cela viendra avec la nouvelle majorité au parlement… 

Le régime profite de la collaboration des dirigeants syndicaux pour agresser les travailleurs. Les hordes policières ne peuvent être partout, mais leurs interventions se multiplient. Sont d’abord visés les points stratégiques comme les centres de chèques postaux, les recettes principales, les dépôts d’essence ou les relais de l’ORTF. Malgré les consignes de résignation des dirigeants syndicaux, les affrontements se multiplient: Dijon, Nancy,  Metz,  Nantes, Rennes, où par exemple la poste centrale est évacuée à coups de grenades lacrymogènes.

La volonté de démanteler la grève générale se manifeste dès le vendredi 31 mai, veille du week-end prolongé de la Pentecôte. Quand le gouvernement envoie les CRS et l’armée contre les dépôts d’essence le 30 au soir, il ne rencontre aucune résistance ni solidarité d’autres secteurs.

Le mardi 4 juin, dans de nombreuses petites ou moyennes entreprises, les travailleurs au SMIG sont nombreux,  ont vu leurs revenus faire un bond, et reprennent plus facilement le travail.  Ils reprennent aussi à la Banque de France, dans les Charbonnages, à l’EDF et dans les arsenaux.

cheminot
Mais le gros morceau, c’est la SNCF. Le 3 juin à Paris, la police dégage la gare de Lyon, et les gares de Strasbourg, de Colmar et de Mulhouse. Quelques trains partent de la gare de Strasbourg occupée par la police dans la nuit du samedi, mais ils sont arrêtés à Mulhouse, et la gare de Strasbourg est réoccupée par les grévistes. A Mulhouse, les grévistes se couchent en travers des voies et réoccupent les postes d’aiguillage. Pendant ce temps, le gouvernement négocie avec les centrales syndicales. Il accepte les 1 400 demandés par les syndicats. Les syndicats font voter dépôt par dépôt, gare par gare. Les cheminots rejettent la proposition, sauf en Alsace-Lorraine. Le ministre propose alors que la totalité des jours de grève soient considérée comme rattrapée, en échange d’une reprise le lendemain même et d’un « effort exceptionnel » pour remettre au plus vite le réseau en état de fonctionnement après trois semaines d’arrêt. Mais les cheminots refusent dans les régions Ouest et Sud.

Les directions syndicales organisent alors un nouveau vote auprès de ceux qui résistent, et quand elles sont désavouées encore une fois, comme c’est le cas à Nantes ou à Montpellier, les syndicats décident quand même de reprendre « pour ne pas s’opposer au reste de la France ». Bien que les militants les plus engagés déchirent parfois publiquement leurs cartes syndicales. Toutes les manoeuvres possibles sont utilisées pour forcer la reprise et courir ainsi au plus vite à l’abattoir élecoral: fraude sur les votes, rumeurs diverses, menace de violence de la police…

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Autre gros morceau: la RATP. Le 2 juin les syndicats soumettent aux grévistes un texte d’accord avec la direction. Il est rejeté plusieurs fois. La CGT brise la grève en diffusant de fausses informations sur la reprise dans d’autres dépôts. Comme ailleurs, le faible niveau d’auto-organisation de la grève facilite ces manoeuvres. La reprise a lieu le 7. 

 

 

 C’est aussi le forcing des directions syndicales à la Sécurité Sociale. CGT et la CFDT soumettent un accord le 4 juin. 16 000 personnes votent, soit un taux de 42 % de participation, mais  moins de 25 % votent la reprise. Contre la volonté majoritaire, le 6 juin, les deux centrales « ordonnent » la reprise. La grève se poursuit dans certains centres jusqu’au 11 juin, après de nouvelles concessions sur les salaires.

poste
Même forcing et manoeuvres pour la reprise le soir du 4 dans les bureaux de postes et les centraux téléphoniques, sous prétexte que les postes sont nécessaires pour organiser les élections…Mais la majorité des postiers refusent la reprise. Le personnel non gréviste se révèle insuffisant et doit rentrer souvent chaque matin sous la protection de la police et les huées des grévistes. Des incidents ont lieu notamment à Nancy, Metz, Nantes et Dijon. La poste centrale de Rennes est investie par les cafards à coups de grenades lacrymogènes.

Même résistance dans l’éducation. Le secrétaire général de la FEN se déclare « relativement satisfait» des négociations qui se terminent le 5, mais les profs du secondaire de la région parisienne votent la poursuite du mouvement. Dans l’enseignement primaire, le SNI appelle à la reprise le 6, malgré les protestations dans plusieurs régions. Dans la région parisienne ils obtiennent des dirigeants syndicats un meeting d’explication pour le samedi 8 à la Bourse du travail. 1 500 enseignants y participent. Aucun syndicaliste n’y monte son nez. Les enseignants se rendent au siège de la FEN, rue de Solférino, que les responsables ont fui…Ils occupent brièvement et publient un appel à poursuivre la grève et à un meeting le 10. Des milliers y participent, mais comme ailleurs, la grève est cassée.

Aux Galeries Lafayette à Paris, ce 4 juin, la CGT donne l’ordre de reprise, mais les employés votent la reconduction et doivent affronter les jaunes.

Dans le même temps….

Le gouvernement Pompidou est remanié

Depuis vendredi 31 mai à 16 heures 30 le gouvernement est remanié. Sur 29 membres de l’équipe formée le 8 avril 1967, 12 ont changé de postes et 9 ont quitté le gouvernement. Pierre Messmer reste à la tête du ministère des Armées. Michel Debré auparavant à l'Economie et Couve de Murville aux Affaires étrangères ont permuté leurs postes. René Capitant, « gaulliste de gauche », entre à la Justice. Le giscardien Raymond Marcellin prend l’Intérieur. François Ortoli est passé de l'Equipement à l'Education nationale, Olivier Guichard de l'Industrie au Plan et Yvez Guéna des PTT à l'Information. 

« J’ai déjà voté pour le socialisme sur les barricades et lors de la grève générale »

affirme un tract du 4 juin de la JCR.Au Recto on peut lire:

Pendant les journées de Mai 1968 la bourgeoisie a eu peur. Les élections de Juin la rassurent.

1)           Parce qu’elles ramènent l’affrontement de classe sur le terrain de la légalité bourgeoise. En Mai, à travers les comités de grève et les comités d’action on a vu s’ébaucher un nouveau pouvoir, le pouvoir des travailleurs dressé face au pouvoir de la bourgeoisie. En plusieurs points les grévistes, bien que freinés par leurs directions étaient prêts à transformer la grève, de grève paralysante en grève active. Ils étaient prêts à remettre en marche la production sous leur contrôle. Les patrons ont tremblé, le retour aux urnes les apaise.

2)           Parce qu’elles constituent une supercherie et un escamotage de la grève. Pour les gaullistes il s’agit d’en appeler à la majorité de la nation. Mais quelle majorité ? quelle nation ? Par la magie du bulletin de vote et du découpage des circonscriptions une poignée de magistrats, de flics et de curés pèsent autant et peut-être plus que 10 millions de grévistes. Ceux qui sont « dissous », ceux qui n’ont pas 21 ans mais qui étaient les premiers dans la lutte, les travailleurs étrangers surexploités, tous ceux-là ne seront pas consultés…

3)           Parce qu’aujourd’hui le pouvoir n’est plus dans un Parlement de vains bavards, mais dans les coulisses  dans les commissions, dans toutes les formes de « pouvoirs spéciaux ». Ceux qui aujourd’hui convoitent le parlement ne convoitent que l’ombre du pouvoir. Ces élections ne sont pas ordinaires. Elles ont pour but précis de briser le mouvement de lutte. Elles ont donc un caractère foncièrement réactionnaire. Elles constituent une trahison et un escamotage de nos luttes.

• Sur les barricades, dans la rue et par la grève nous avons déjà voté, pour le renversement du capitalisme et de son gouvernement d’assassins.

• Sur le front de la lutte des classes nous continuons le combat pour la révolution socialiste.

Une des tentatives avortées de rassemblement des révolutionnaires

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Renault découvre à la Sorbonne qu’il peut lui aussi écrire des chansons

Renaud - creve salope.avi © karaoweb

Le ministère de l’Éducation nationale annonce des modalités aménagées pour le baccalauréat

Témoignage sur le bac oral:  « Qui ose dire que le baccalauréat a été donné cette année-là ? »

Les mêmes jours…du 1 au 4 Juin

  • Manifestation de l’UNEF gare Montparnasse avec Cohn-Bendit. « Elections, trahison ». La CGT ne s’y associe pas : « comporte des dangers évidents de provocation ».
  • Bilan de la panique des bourgeois: le gouvernement tire 745 millions de dollars sur le FMI pour stabiliser le franc.
  • L’essence commence à revenir. Ce sera totalement fait le lundi de Pentecôte le 3 juin.
  • Etat d’urgence au Sénégal où une révolte étudiante est en cours.
  • Italie: Au terme d’une manifestation de solidarité avec le peuple français, les étudiants romains s’affrontent avec la police devant l’ambassade française, Place Farnese à Rome.
  • Signature d’un accord sur les horaires (45 heures par semaine) et le travail forfaitaire
  • Les émetteurs de l'ORTF occupés par l'armée, en application du plan Stentor.
  • Attaque de la faculté des Lettres de Lyon par l’extrême droite et les milices gaullistes le 4 juin

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

- La Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans La Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 
  19. 19 mai 68: Cannes a l’eau
  20. 20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés
  21. 21 mai 68: ORTF et fonctionnaires dans la danse
  22. 22 mai 68: appel a retourner les fusils contre le régime
  23. 24 mai 68: Face au plébiscite, la plus longue nuit de barricades 
  24. 25 mai 68: la « Commune » de Nantes
  25. 26 mai 68: Comités d’Action dans 30 cantons de l’Aveyron
  26. 27 mai 68: Grenelle à la poubelle 
  27. 28 mai 68: décomposition et chantage à la guerre civile
  28. 29 mai 68: la fuite à Baden
  29. 30 mai 68: De Gaulle arme le piège électoral
  30. 3 Juin 68 à Belgrade: « Assez de la bourgeoisie rouge » 

La Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles, commencera le 1er Juillet.

Bonne lecture. Merci pour vos commentaires. Merci aussi de diffuser.  

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