6 Juin 68: les matraques des CRS ne font pas sortir des voitures...

N°68 de ma série "1968" qui comptera plus de 100 articles sur l'année. Les grandes usines, notamment de la métallurgie continuent à résister. Renault Flins est attaquée par la police le 6 Juin, avec un déferlement de violences. Prochain article: "10 juin 68: la police tue Gilles Tautin".

6 juin 2018

flins
Le 6 juin, L’Huma titre « reprise victorieuse du travail dans l’unité ». Pourtant, dans le premier secteur industriel, la métallurgie, le patronat refuse de négocier au-delà du protocole de Grenelle. Les principales usines poursuivent le mouvement, notamment dans l’automobile. A Citroën, la direction organise en vain un vote à bulletins secrets au Palais des sports. 

 A Renault Flins, pendant le week-end de la Pentecôte, la direction envoie cadres et maîtrise au domicile des ouvriers pour qu’ils affirment leur " droit au travail ". Le mardi 4, alors que les syndicats se sont toujours opposés à l’organisation d’un vote par la direction, ils laissent faire. Mais la consultation est interrompue par des ouvriers qui s’emparent des urnes et brûlent les bulletins. Les syndicats se prononcent alors pour la poursuite de la grève. Dans la nuit du 5 au 6, une horde de cafards attaquent et occupent  l’usine. Encore raté, car les cadres et les nombreux travailleurs immigrés, qui craignent pourtant l’expulsion, refusent de rentrer au milieu des cafards. 

 Le meeting de ce 6 juin réunit 2 000 à 3 000 ouvriers devant un député communiste et le maire socialiste des Mureaux. Celui de l’après-midi réunit 5 000 ouvriers mais sans décision sur la suite. Le matin du 7,  suite à une « marche sur Flins », des centaines d’étudiants arrivent malgré le quadrillage policier jusqu’au meeting appelé par les  syndicats hors de l’usine, dont Alain Geismar, qui vient de quitter le secrétariat général du SNESup. La CGT dénonce la présence des étudiants. Les ouvriers imposent que Geismar et un militant du 22 mars puissent prendre la parole. Alors que le meeting se disperse vers 10 h, les gendarmes mobiles attaquent. Toute la journée, 2000 ouvriers et «étudiants» affrontent dans les champs et les rues 4000 cafards. La CGT les seconde en empêchant tout départ des ouvriers de Boulogne-Billancourt. Elle empêche aussi que des trains partent de Saint-Lazare pour aller soutenir les ouvriers de Flins.
Dans ces conditions, les hordes de l’Etat donnent la mesure de leur sauvagerie.
La répression se déchaine contre les grévistes et les étudiants, y compris contre les ambulances qui tentent de dégager les blessés. Des scènes de guerre, avec hélicoptères. Les cafards crèvent les pneus des voitures hors département. La population doit souvent cacher les résistants.Toute la région est occupée militairement. L’autoroute de l’Ouest est coupée. Nombreux blessés. Les syndicats CGT du 78, la CGT et la CFDT Cheminots dénoncent le danger de l’intervention de groupes extérieurs au conflit. Le communiqué de la CGT dénonce les «spécialistes de la provocation», les «groupes étrangers à la classe ouvrière», les «formations, entraînées quasi-militairement, qui se sont déjà signalées à l’occasion d’opérations de même nature dans la région parisienne», et qui «agissent visiblement au service des pires ennemis de la classe ouvrière», car «il est difficile de croire que l’arrogance du patronat de la métallurgie, le soutien qu’il reçoit du gouvernement, les brutalités policières contre les travailleurs et les entreprises de provocation ne sont pas concertés». 

Ce reportage de l'ORTF retrace en partie la journée du 7 Juin

Rétro mai 68 : Situation à l'usine Renault de Flins - archive vidéo INA © Ina Politique

Dans le même temps…

Tournant vers la reprise

Les directions syndicales, après l’échec d’un démantèlement de la grève générale par en haut, à l’échelle nationale, continuent d’y travailler au niveau de chaque secteur ou entreprise. La grève résiste dans d’autres secteurs que la métallurgie, comme l’électronique ou la chimie, les grands magasins, la fabrication pharmaceutique, les dockers, Air France, où à l’ORTF dont la police occupe les locaux…C’est long et difficile, car les grévistes s’opposent le plus souvent à la reprise. A tel point que le 5 juin, un communiqué du bureau de la C.G.T. déclare que «partout où les revendications essentielles ont été satisfaites, l’intérêt des salariés est de se prononcer en masse pour la reprise du travail dans l’unité».

À partir du 6, les employés des banques et des assurances ont repris, et surtout la SNCF, enjeu stratégique et bastion de la CGT. Les trains, que la CGT a refusé de mettre au service des grévistes, ce que les cheminots belges ont fait pendant la grève générale de 1961, sont mis rapidement au service de l’Etat.  Elle falsifie les votes sur la reprise aux PTT et à la RATP. Aux PTT, dans les charbonnages, dans les aciéries, dans le secteur du pétrole, il faut presque une semaine de  négociation et des jours pour obtenir la reprise des ouvriers. Mais le vendredi 7 juin au soir, la France n’est plus vraiment paralysée. Dans le bâtiment, CGC, CFDT et FO signent dans la nuit un accord séparé. La CGT appelle par contre au renforcement de la grève.

Retour de l’essence

La résistance est forte dans plusieurs secteurs industriels, mais le régime remporte une victoire plus que symbolique: l’essence est maintenant disponible dans toutes dans les stations-services. Trois lieux stratégiques assurent l’approvisionnement en région parisienne : le port de Gennevilliers, Villeneuve-le-Roi/Choisy et Colombes. Dès le 21 mai, les dépôts de Gennevilliers (Mobil, Elf, Antar et SITESC) sont occupés de même que Total à Saint-Ouen, Antar à Villeneuve et Desmarais à Colombes. Le 23 mai, les grévistes tentent de prendre d’assaut la raffinerie Shell de Nanterre mais sans succès, malgré les destructions de câbles téléphoniques. Mais en fait, à l’exception de la Sitesc de Gennevilliers, les principaux dépôts d’essence sont protégés par des piquets très légers (Total Saint-Ouen) ou pas de piquet du tout (Antar Gennevilliers, Mobil Gennevilliers, Total Colombes). Il est très facile au gouvernement de négocier une distribution réduite avec les syndicats puis de récupérer les dépôts après le 30 mai, pacifiquement la plupart du temps ou violemment comme à BP Vitry.

Opération Jericho à l’ORTF

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À Paris, la grève est marquée de manière spectaculaire par l'opération « Jéricho » ; une référence à la Bible où Josué fit tomber les murailles de la ville de Jéricho en faisant tourner autour d’elle, sept jours de suite, l'armée des Hébreux. Du 6 juin au 11 juin, un cortège tourne autour de la Maison de la Radio, différentes catégories professionnelles venant manifester leur solidarité avec du personnel de l'ORTF. Sans aucun résultat… 

Rappelons la situation. Le 11 mai, les journalistes et producteurs de magazines mensuels avaient publié un communiqué où « [ils] estiment que la carence scandaleuse dont a fait preuve l'information télévisée à l'occasion des récents événements porte atteinte à l'honneur professionnel de l'ensemble des hommes de télévision [...] demandent que soit diffusé d'urgence un programme de grande audience au cours duquel tous les acteurs du drame universitaire pourront s'exprimer librement. »Ils sont en grève du 13 mai au 23 juin. Entre le 4 et le 23 juin, le programme minimum offreTélé-Soir à 20h, suivi d'un film puis de la seconde édition du journal Télé-Nuit. La deuxième chaîne est morte. Ils demandent une réelle autonomie de l’Office. Leur comité de grève déclare qu'ils « veulent que l'ORTF soit au service des 30 millions de téléspectateurs et d'auditeurs et non pas d'une propagande partisane. L'ORTF doit être le reflet fidèle de la France et des Français, ce qu'ils pensent, aiment et souhaitent. Journalistes de la radio et de la télévision, nous entendons exercer notre métier librement. »

Les revendications de l'intersyndicale (13 syndicats, 173 catégories de personnels), portent elles les statuts et les salaires. Le 31, Yves Guéna qui vient d’être nommé ministre de l'Information fait entourer et interdire l’accès des bâtiments est interdit aux grévistes. Le 4 juin, la presque totalité des émetteurs de l'ORTF est occupée par l'armée. Radios et télévisions publiques parviennent à assurer un service minimum avec du personnel non grévistes qui sont très peu nombreux. 

Pendant que les supporters gaullistes relégitiment le Général, le pouvoir reprend fermement en main les médias. Les CRS expulsent les techniciens grévistes de France-Inter et les remplacent par les techniciens de l’armée. A l'ORTF, le « Comité d'action civique de l'actualité télévisée », proche des gaullistes, réclame des têtes, comme en témoigne un rapport des RG du 5 juin: «Le comité exige en effet tout à la fois le retour de M. Edouard Sablier, bien connu pour ses sentiments gaullistes, et la suspension d'un certain nombre de collègues dont il juge l'action « illégale ». Il vise ainsi Brigitte Friand, Mario Benat, Robert Chapatte, François de Closets, Roger Couderc, Michel Honorin, Jean Lanzi, Emmanuel de La Taille, Louis-Roland Neil, Frédéric Pottecher, Maurice Séveno, Maurice Werther et Léon Zitrone.  «Par ailleurs, le comité veut s'opposer à l'emploi par l'ORTF de divers réalisateurs TV, dont il juge l'attitude antirépublicaine: MM. Igor Barrère, Alain de Sedouy, André Harris, Roger Louis, Philippe Labro et Roger Benamou.»  Le 23 Juin, après le premier tour, l’intersyndicale appelle à la reprise contre 25% d’augmentation aux salaires de base.  Les journalistes ne reprennent que le 13 juillet.

Le même jour…5 juin

  • Intervention des forces de l’ordre chez Lockeed à Beauvais.
  • Début de la reprise à EDF-GDF, dans les mines, la sidérurgie et chez les travailleuses et travailleurs de l’État.
  • Assassinat à Los Angeles, en pleine campagne électorale de Robert Kennedy, frère du Président John Kennedy abattu à Dallas.

 Le même jour…6 Juin

  • Les ordures commencent à disparaître des rues de Paris du fait de la reprise du travail des éboueurs.
  • un petit groupe féministe baptisé "Féminin-masculin-avenir" organise le premier meeting sur les femmes dans la Sorbonne occupée.   
  • Accord gouvernement-paysans. Le salaire minimum agricole (SMAG) aligné sur le SMIG, passe à 3 F.

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

- La Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans La Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 
  19. 19 mai 68: Cannes a l’eau
  20. 20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés
  21. 21 mai 68: ORTF et fonctionnaires dans la danse
  22. 22 mai 68: appel a retourner les fusils contre le régime
  23. 24 mai 68: Face au plébiscite, la plus longue nuit de barricades 
  24. 25 mai 68: la « Commune » de Nantes
  25. 26 mai 68: Comités d’Action dans 30 cantons de l’Aveyron
  26. 27 mai 68: Grenelle à la poubelle 
  27. 28 mai 68: décomposition et chantage à la guerre civile
  28. 29 mai 68: la fuite à Baden
  29. 30 mai 68: De Gaulle arme le piège électoral
  30. 3 Juin 68 à Belgrade: « Assez de la bourgeoisie rouge » 
  31. 4 juin 68: « le Parti a désamorcé la bombe » 

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