10 Juin 68 : A Flins, la police tue Gilles Tautin

N°70 de ma série qui comptera plus de 100 articles sur l'année. La police tue le jeune lycéen Gilles Tautin, alors que la résistance face aux cafards continue à Renault Flins. Prochain article: 11 juin 68: guerre de classe à Sochaux.

10 juin 2018

La CFDT a proposé la veille une journée de solidarité et de soutien aux travailleurs en grève « sous toutes les formes possibles, délégations auprès des chambres patronales, manifestations, arrêts de travail ». CGT et FO refusent. La CFDT métaux, avec l’UNEF, organise une manifestation place Pereire à Paris, qui rassemble un millier de personnes. Quelques centaines d’entre elles regagnent ensuite la Gare Saint-Lazare pour rejoindre Flins et se font éconduire par les cheminots CGT à qui elles avaient demandé de mettre gratuitement à leur disposition des trains spéciaux. De là elles se rendent à Renault-Billancourt, où elles sont rejetées par les travailleurs qui occupent.

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Le travail n’a pas repris à l’usine Renault de Flins investie par les CRS. La CGT et la CFDT tiennent un meeting devant l’usine. La police multiplie les agressions et rafles aux alentours. En fin de journée, un groupe de gendarmes mobiles repère quelques jeunes en train de se reposer au bord de la Seine. Ils chargent. Les jeunes se jetent à l’eau. Sur l’autre rive, des gendarmes les attendent à coup de crosse. L’un d’eux, Gilles Tautin, 17 ans, militant de l’UJCml, se noie. Cela se passe en fin de journée. Dans la nuit, les forces de police se retirent de la région. L’assassinat provoque des heurts au Quartier Latin où deux mille manifestants affrontent les CRS. Des panneaux électoraux sont brûlés. Nombreux blessés dont un journaliste d’Europe 1 matraqué. On déplore une centaine de blessés. 

Le communiqué de la police, comme si souvent, c'est sa fonction, est une atteinte à la vérité comme à l'intelligence: les jeunes auraient choisi de se jeter volontairement à l'eau sans qu'un danger précis les menace...

Le bureau de presse de l'Union nationale des étudiants de France , réunit les récits de témoins qui assistent à la scène du haut du pont de Meulan. Le groupe de jeunes a été chargé par des gendarmes. Comme ils ne connaissent pas les lieux, ils se sont trouvés bloqués sur une berge. C'est alors, qu'ils ont été frappés par les policiers, poussés à l'eau par ceux-ci qui s'emploient à les empêcher de reprendre pied et de regagner la rive. Version confirmée par le témoignage publié en 1998 dans Le Parisien : « L´aumônier des jeunes chrétiens, le vicaire Brousse, a témoigné qu'on l'avait empêché de reprendre pied sur terre. »

Le 11 juin, précédés d'une pancarte qui porte l'inscription « Mallarmé en deuil », un millier de personnes, dont des élèves et professeurs du lycée, participent à une marche silencieuse à travers les rues parisiennes. Un communiqué de presse est publié au nom du lycée Mallarmé qu'il fréquente : « Il n'a jamais agi de façon irréfléchie, au contraire ; parmi ses camarades, il était le plus mûr, le plus apte à la discussion raisonnée [...]. S'il s'est engagé dans l'action, ce n'est donc pas par une attitude moutonnière, mais par conviction personnelle. »

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Le 15, Gilles Tautin est enterré au cimetière des Batignolles, où sont entonnés Le Chant des survivants et Le Chant des Martyrs. Son portrait géant est porté par deux ouvriers de Flins et accompagné par quatre à cinq mille personnes, en manifestation silencieuse et sans banderoles. 

A Flins, le travail reprend partiellement le 12 mai. Les membres de la « CGT prolétarienne », liée aux maoïstes, reprennent l’occupation et hissent le drapeau rouge. Pour éviter que d’autres travailleurs ne rejoignent les grévistes, la direction proclame le lock-out. Les négociations entamées le 12 au niveau de toute la Régie nationale des usines Renault se terminent le 15. FO publie une analyse négative des résultats. La CFDT titre son tract : " C’est insuffisant.  La « CGT prolétarienne » de Flins est également négative.

La CGT de Flins appelle à " exiger dans chaque atelier la discussion du cahier de revendications, portant en particulier sur les questions de cadences et de conditions de travail « . Mais elle appelle surtout à la reprise " dès demain « … Ci-dessous les revendications présentées aux ouvriers de Billancourt par A. Halbeher, patron de la CGT Renault le 27 mai au matin, puis les acquis sur lesquels celle sur lesquels le même Halbeher appelle à voter la reprise du travail le 17 juin.

Revendications du 27 mai

  • paiement de tous les jours de grève
  • augmentation générale des salaires - pas de salaire inférieur à 1 000 F/mois
  • semaine de 40 heures payées 48
  • retraite à 60 ans
  • mensualisation de tout le personnel
  • élargissement des libertés syndicales à l’atelier
  • suppression des clauses anti-grève dans le paiement des primes
  • suppression des contrats provisoires pour les immigrés

Acquis du 17 juin

  • paiement de 50 % des jours de grève
  • salaires augmentés de 10 % en 1968
  • réduction de la durée du travail de 1 h 30 par semaine
  • retraites : rien
  • mensualisation à 55 ans
  • droits syndicaux " étendus " à l’atelier
  • clauses anti-grève supprimées en partie. Prime trimestrielle payée

Ajoutons que le resserrement de la hiérarchie des salaires, par une augmentions uniforme, est écarté, tout comme la revendication défendue partout par la CGT depuis un an: l’annulation des ordonnances, notamment celles qui concernent la Sécurité Sociale. A Flins, le vote du 17 juin ne dégage qu’une majorité de 58 % pour la reprise, soit sur 8 300 votants, près de 3 500 insatisfaits. Le 19, premier jour de travail, un débrayage ait lieu, contre le licenciement pour fait de grève de plusieurs travailleurs étrangers. Les cadences sont aussi accélérées, passant de 32 à 36 voitures à l’heure.

Un article en page deux du journal Action N°6, du 10 juin, situe l’importance de Renault Flins :

« De Gaulle se croit supérieur parce qu'il a toujours joué et battu une gauche qui ne sait être que parle- mentaire. L'ayant convaincue de retourner au lit familier d'où la grève la faisait déborder, il veut, maintenant qu'elle est à demi désarmée, se donner un succès facile. Il veut faire un exemple qui fasse apparaître son gouvernement comme celui de l'ordre.Flins, tout y paraît propice. Les travailleurs d'origine paysanne y sont moins organisés qu'à Billancourt; l'usine assez récente est au milieu des champs, à 40 km de Paris. Flins serait ainsi le talon d'Achille de la métallurgie, d'un secteur qui fait figure de noyau de résistance. 

L'intoxication aidant, l'ordre semble régner en France puisque transports et communications sont rétablis. Des petites entreprises toujours en grève, on n'en a jamais parlé. Le gros morceau c'est donc la métallurgie et, dans la métallurgie, l'industrie automobile nationalisée, symbole trop traditionnel de la classe ouvrière et de ses luttes.Les métallos ne sont pas des ouvriers aristocrates qui revendiqueraient abusivement plus que les autres. Ces enragés d'un nouveau genre réclament leur dû, ce dû dont dépend aujourd'hui, pour une bonne part, l'avenir du mouvement. Pas de salaire inférieur à 1 000 francs, les 40 heures, les libertés syndicales.

Mais la faiblesse de de Gaulle, celle qu'il a encore une fois révélée le mois dernier, c'est d'être un militaire. Et de la plus mauvaise espèce: bourgeoise. De là son incapacité à saisir la dynamique interne du mouvement. De Gaulle non seulement sous-estime, mais connaît mal son véritable ennemi : la base ouvrière alliée aux étudiants révolutionnaires. Cet adversaire innombrable et sans visage a déjà battu de Gaulle aux coins des rues de Paris, le voici dans la Basse-Seine.

La misérable astuce policière consistant à arrêter 300 étudiants sur l'autoroute de l'Ouest est pour le pouvoir un bien maigre profit devant cette nouvelle affirmation des possibilités de combat commun aux travailleurs et aux étudiants.

Pour tous, avec Flins, la lutte continue. Le soutien aux travailleurs de Flins doit s'étendre à tout le pays. »

Dans le même temps…

La reprise aux usines Wonder

Ce documentaire, devenu un icône du cinema sur la grève de Mai et Juin 68, donne la parole aux ouvriers et surtout à une ouvrière lors de la reprise après trois semaines de grève et d’occupation, de l’usine de piles Wonder à St-Ouen (Seine-Saint-Denis).

LA REPRISE DU TRAVAIL AUX USINES WONDER - version française © WILLEMONTJacques

On peut revoir aussi cette reprise commentée par un ouvrier de Wonder en 1968, dans le documentaire d’Hervé Le Roux Reprise, sorti en 1996, dont voici un extrait:

Reprise (Poulou) © Le Yéti

La voix de son maitre de Gaulle

Trois jours avant, soit le 7 JUIN, Michel Droit passe les plats à De Gaulle dans un entretien télévisé. La formule est restée, et plus que jamais, d’actualité. On peut voir cet entretien de 23 mn ou lire sa transcription ici. De Gaulle, enfin rassuré sur la collaboration des dirigeants syndicaux,  retrace avec calme et assurance son Mai et Juin 68. Extrait: «Cette explosion a été provoquée par quelques groupes qui se révoltent contre la société de consommation, contre la société mécanique, qu’elle soit communiste à l’Est, ou qu’elle soit capitaliste à l’Ouest. Des groupes qui ne savent pas du tout d’ailleurs par quoi ils la remplaceraient, mais qui se délectent de négation, de destruction, de violence, d’anarchie, qui arborent le drapeau noir.»

Et les non-grévistes ?

Témoignage (p 30) d’un ouvrier d’Alsthom St Ouen):

« Personne ne travaillait à l’usine bien sûr, mais tous les salariés n’étaient pas grévistes. Parmi les ouvriers, à aucun moment, il n’y a eu de pression pour la reprise. Par contre, du côté des cadres et de la chefferie, il y a eu des tentatives. Vers le 10 juin, ces Messieurs ont commencé à se réunir devant la Bourse du travail ; sachant cela j’y suis allé un matin avec un gars de la chaudronnerie. Là, il y avait une centaine de guignols et deux ou trois gars du 2e collège de la CGT qui essayaient démocratiquement de les convaincre de ne rien faire contre la grève. Ils se débrouillaient comme des manches à essayer d’être démocrates compréhensifs alors que les autres scandaient « un vote, un vote ! » J’ai alors pris la parole ; ce petit monde ne me connaissait pas et je ne les connaissais pas non plus. Ils m’ont écouté. Je me souviens bien de ce que j’ai raconté :-» Vous voulez un vote? »

- « Oui » « Oui » dans l’assistance.

- « Mais nous les ouvriers on a déjà voté. On n’est pas des girouettes et on ne va pas remettre ça. Ce que vous voulez, c’est que la grève s’arrête. Alors moi qui suis un ouvrier de l’atelier, je vous le dis en clair. À longueur d’année vous avez tout le loisir de travailler et nous nous travaillons à l’atelier. Alors maintenant qu’on a décidé la grève, personne ne travaille. Et s’il y en a qui veulent jouer les héros à vouloir briser la grève, c’est simple on les dégagera à coups de pompes. »

Et j’ai arrêté là. Ils étaient tellement soufflés qu’ils n’ont même pas eu le réflexe de gueuler. Les stals ne savaient plus ou se mettre. Le copain qui était avec moi m’a fait signe pour qu’on dégage ; (c’est vrai que c’était un peu risqué). Et on en est resté là. On n’a plus entendu parler des non-grévistes. »

Le même jour….

  • Intervention le 7 juin des forces de l’ordre chez Pechiney à Gardante (13)
  • Les CRS font évacuer les grévistes de « La Samaritaine » à Paris.
  • Dans les jours qui suivent le 7 juin tous les membres de l’OAS sortent de prison
  • Création le 8 juin du Syndicat de la Magistrature.
  • Des instituteurs en désaccord avec la décision de la FEN de reprendre le travail occupent leur  syndicat (SNI).
  • Meeting comble d’ouverture de la campagne électorale du PCF au Palais des Sports.
  • Réouverture de la Bourse de Paris. 
  • Ouverture de la campagne électorale. 
  • Le SGEN-CDFT appelle à la reprise du travail pour le mercredi 12 juin.
  • Les grévistes de l’ORTF se déclarent prêts à se remettre au travail pour assumer les émissions de la campagne électorale.
  • Viêt-nam: Le FNL attaque Saigon aux roquettes.

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Vu 50 ans plus tard

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Ma série « 1968 »

- Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans La Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 
  19. 19 mai 68: Cannes a l’eau
  20. 20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés
  21. 21 mai 68: ORTF et fonctionnaires dans la danse
  22. 22 mai 68: appel a retourner les fusils contre le régime
  23. 24 mai 68: Face au plébiscite, la plus longue nuit de barricades 
  24. 25 mai 68: la « Commune » de Nantes
  25. 26 mai 68: Comités d’Action dans 30 cantons de l’Aveyron
  26. 27 mai 68: Grenelle à la poubelle 
  27. 28 mai 68: décomposition et chantage à la guerre civile
  28. 29 mai 68: la fuite à Baden
  29. 30 mai 68: De Gaulle arme le piège électoral
  30. 3 Juin 68 à Belgrade: « Assez de la bourgeoisie rouge » 
  31. 4 juin 68: « le Parti a désamorcé la bombe » 
  32. 6 Juin 68: les matraques des CRS ne font pas sortir des voitures...

La Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles, commencera le 1er Juillet.

Bonne lecture. Merci pour vos commentaires. Merci aussi de diffuser.  

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