Les Européennes, l'opportunité d'un coup d'arrêt à l'extrême-droite

"Le monde trumpien de la loi du plus fort ", majoritairement accepté dans le Monde, n'a rien de nouveau. C'est une conception des échanges et de l'enrichissement connue depuis des siècles. Les élections européennes sont une opportunité à relancer le débat politique sur le fond pour raffermir la modernité démocratique.

Thomas Cantaloube écrit " Un monde «trumpien» ou la loi du plus fort ".  La "loi du plus fort" est celle qu'étudie Anders Winroth dans " Le triomphe du modèle sociétal Viking ? " et ce serait déjà bien qu'il n'y ait que Trump à défendre un libéralisme qui favorise le plus fort.

 

Se focaliser sur Trump, c'est oublier Emmanuel Macron, Matteo Renzi, Benyamin Nétanyahou, David Cameron, Gerhrard Schröder, François Hollande, Tony Blair, Manuel Valls, Angela Merkel ... leurs conseillers en communication, tous ceux qui sont ou ont été promoteurs du marché et de la croissance. Cette univocité explique "l'Âge de la régression " et la liberté ne se conçoit pas efficacement sans égalité effective (et non pas seulement théorique) : " Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit " (Lacordaire).

Favoriser le marché c'est confier la direction du Monde aux détenteurs de capitaux et aux "sorciers" de l'économie. Leur modèle - anachronique (*) et polluant réhabilité par Reagan et Thatcher, après l'intermède ouvert par Roosevelt - n'est qu'un vieux Blabla de plusieurs siècles ( Deux siècles de rhétorique réactionnaire, Albert O. Hirschman - France Culture). La mafia est l'illustration aboutie et brutale du néolibéralisme appliquant le même principe de s'émanciper de la loi et de la justice des Etats. 

 

La question des peuples spoliés de leurs ressources naturelles au mépris de leur souveraineté et des droits de l'Homme est connue et débattue depuis des dizaines d'années (cf. ONU, vote de la Charte des droits et devoirs économiques des Etats 1974) . Les gouvernements des pays qui profitent de ces crimes font échec à l'efficacité d'un tel droit protecteur.

Le progrès démocratique remis en cause par le regain des nationalismes conservateurs et réactionnaires a été initié et encouragé par les partis de gouvernement qui ont ouvertement contesté la suprématie juridique des droits de l'Homme, le respect de la dignité humaine, pour promouvoir  "l'imposture économique", comme la real-politik est en illustration. Une logique "viking" de "marchands-voleurs" qui n'oeuvrent qu'à la "prospérité du vice", l'optimisation immédiate des profits, faisant prévaloir la suprématie de l'intérêt du détenteur de capitaux sur le suffrage et la forme des institutions.

 

La real politik est anti-démocratique dans le sens où un pays démocratique ne peut pas commercer avec ceux qui violent ou méprisent les droits de l'Homme sans trahir les valeurs dont il se prévaut (MàJ : cf. l'incompatibilité à commercer avec l'Arabie Saoudite après l'assassinat du journaliste Khasogghi).

Le discours économique majoritaire qui fait régresser le droit cause la perte de confiance de l'opinion européenne dans les institutions, nationales comme communautaire. L'histoire montre que l'extrême-droite est l'idiot utile du capital. La première commet les crimes et le second se barre avec la caisse (le recel de crimes contre l'humanité ou crimes de guerre n'est jamais poursuivi alors qu'ils sont imprescriptibles).

Il est donc étonnant de s'étonner aujourd'hui du regain électoral de l'extrême-droite et de l'abstention des démocrates (voire leur fuite - il n'y a pas d'analyse du phénomène des migrations sous cet angle). L'étonnement est d'autant moins acceptable que l'actualité rejoue ce que l'Europe a connu dans les années 20 puis 30 : Sebastian Haffner Allemagne, 1918 : une révolution trahie

 

Il également bien connu que la démocratie est en péril quand la presse se contente de commenter les commentaires, de reprendre les éléments de langage et de faire de l'eau tiède :

- France culture le 8/10/2018 Hitler 1933 : pourquoi la presse n'a-t-elle rien voulu savoir ?

Ils étaient 200 correspondants occidentaux en poste à Berlin de 1933 à 1941, et pourtant bien qu'autour d'eux s'abattent les persécutions sur les Juifs...

- L'art d'interviewer Adolf Hitler - Le Monde diplomatique

 

La percée électorale des écologistes en Belgique démontre qu'il n'y a pas de fatalité, pas de fatalité au fascisme, mais avant tout une abdication, une paresse, une lâcheté intellectuelle (cf. infra Pascal Boniface : sa critique de la manipulation des primaires démocrates par Hilary Clinton contre Bernie Sanders, se rendant ainsi responsable de l'élection de Trump).

La démocratie dépend donc de la vigueur de l'esprit critique démocratique de la presse, intransigeante sur le respect et l'efficacité du respect de la dignité humaine, matrice de tous les droits de l'Homme. La fonction du journaliste est d'animer un débat (très) critique. Le reste n'est que du baratin - comme l'a dénoncé un des deux prix Nobel d'économie :

- Ecouter Chronique de Marie Viennot au journal de 12 heures 30 à partir de 23'41" : La critique de Romer des modèles macro économiques de la Banque mondiale, du FMI, se résume par sa formule :

" Supposons A, supposons B ; blablablabla ... ; et nous avons donc prouvé que B est vrai "

- Voir aussi Pascal Boniface (IRIS): "L'Europe est shootée à la dépendance aux États-Unis!" (RTBF - Le Grand oral)

5'46" "Il y a une montée de l'extrême-droite préoccupante (...) mais je ne crois pas comme certains que ce soit par des condamnations morales qu'on enrayera ce phénomène. Le fait même d'employer le terme de "populiste", c'est l'extrême-droite, ce n'est pas du populisme ; quand on parle du populisme, il y a une sorte de mépris du peuple, comme si les élites se sentaient remises en cause et finalement condamnaient cela. (...) Il faut mobiliser sur des bases de choix et non pas de dire "c'est pas bien, vous êtes racistes, ..." ; ça ne changera pas l'opinion de ceux qui votent pour Marine Le Pen en France, Salvini en Italie, ou Orban en Hongrie. Les condamnations morales... Ce qu'il faut montrer c'est qu'ils n'ont pas de solution aux problèmes qui sont posés, plutôt que de dire " c'est pas bien, vous n'êtes pas gentils, vous êtes racistes et ça rappelle les périodes sombres de l'histoire " ; les électeurs ne sont pas sensibles à cela, par contre il faut les mettre en face de leurs contradictions, ils n'ont pas de solution. " Les annonces économiques (de Salvini en Italie) on peut en faire une fois, mais la note sera présentée et ce sera l'ensemble de la population qui devra payer. C'est vraiment une politique de court terme sur lequel on peut faire "un coup" et trouver du soutien dans l'opinion (cf. les dettes des mandats Reagan).

 

Le monde s'enfonce dans le totalitarisme pour les raisons qui précèdent.

L'enjeu des prochaines élections européennes est donc dans la capacité à se mobiliser pour réaffirmer la démocratie, le droit sur l'économie, face, par exemple, à des Etats-Unis se réfugiant dans un isolationnisme régressif qui fait exploser le droit international et la diplomatie, au mépris de la paix, de l'environnement et du bien-être des populations.

Si le débat politique n'est pas capable de mobiliser l'opinion pour défendre la démocratie en temps de paix, convaincre l'électorat de se déplacer pour voter, comment ses acteurs peuvent-ils espérer y réussir en temps de guerre, convaincre des citoyens déjà réticents à voter ?

D'où l'importance de replacer la démocratie au centre de la campagne, d'analyser les programmes et non pas les candidats.

La mobilisation de la presse à critiquer efficacement les insuffisances des programmes permettra d'éviter les déceptions et leurs conséquences.

Un débat sérieux commence par une enquête préalable sérieuse de l'état économique du pays, indispensable à apprécier la pertinence des propositions des partis. C'est sinon laisser la possibilité aux candidats de raconter n'importe quoi et démobiliser l'intérêt des électeurs, bien conscients de la réalité. 

Seul l'intérêt de l'électorat garantit le regain démocratique , sa participation et la légitimité de l'autorité publique (voir la fragilité de la majorité actuelle élue par défaut).

 

Il faut souhaiter que la «lettre européenne» de Médiapart y contribue en proposant des études critiques des programmes (cf. Pascal Boniface), alimente le débat d'idées, la connaissance et la réflexion des électeurs sur l'Europe, une Europe sociale, en abordant le fond et se distinguer ainsi de la posture de l'argument d'autorité ou du jugement de valeur, laquelle posture caractérise trop jusqu'à présent les "débats" à la française - une dispute de bac à sable - et dissuade rapidement le plus grand nombre à s'y intéresser.

 

Prolonger :

franceculture.fr : Pub, com', propagande : comment vendre la politique

scienceshumaines.com Le triomphe du modèle sociétal Viking ?

Au temps des Vikings, Anders Winroth, La Découverte, 2018, 320 p., 22 €

franceculture.fr Barbares sanguinaires, drakkars et casques à cornes : cinq clichés sur les vikings

franceculture.fr De Hitler au point Godwin : comprendre le nazisme pour prévoir son...

Martine Bulard Chine - États-Unis, où s’arrêtera l’escalade ? Le Monde diplomatique  Octobre 2018 (act. en vente)

Démocratiser l'entreprise avec Alain Supiot

liberation.fr Johann Chapoutot : «L’histoire du nazisme peut nous libérer du fatalisme»

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monde-diplomatique.fr « Les Etats créent les nations, pas l’inverse »

franceculture.fr La critique du capitalisme narcissique par Anselm Jappe

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rtbf.be Internet rappelle ce que disait Bayrou à propos de Macron

euractiv.fr L'Union européenne met les Etats face à leurs responsabilités

franceculture.fr Attali dénonce l'absence de programme des candidats

le figaro.fr Poutine reconnaît avoir planifié la guerre en Géorgie - Le Figaro

les échos.fr  Comment la Suède prépare ses habitants à une éventuelle guerre

La communication politique fait l'objet d'études anciennes : Sur Gallica : Roland Cayrol " La nouvelle communication politique " Ed. Larousse 1986 (compte-rendu de ce livre sur Persée)

 

 

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