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Billet de blog 11 juin 2018

11 juin 68: guerre de classe à Sochaux

N° 71 de ma série "1968" qui comptera plus de 100 articles sur l'année. Les ouvriers de Peugeot livrent à Sochaux une bataille acharnée, au prix de deux ouvriers tués, et mettent les CRS en déroute. Mais la grève générale a déjà été démantelée. Ils sont désormais isolés. Prochain article: "12 juin: de Gaulle dissout 11 organisations".

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11 Juin 2018

Un peu partout, le travail reprend. Mais les ouvriers des grandes usines métallurgiques résistent. Après son échec à Flins, l’État attaque les Peugeot à Sochaux. Les CRS tirent dans la foule et tuent deux ouvriers. Ils n’auraient pas pu le faire avant le démontage de la grève générale orchestrée par le régime et les bureaucrates. C’est le moment où l’Etat peut massacrer sans provoquer de riposte.

La résistance des travailleurs de Peugeot Sochaux, plus forte encore qu’à Renault Flins, est exemplaire. Elle démontre que sans la capitulation des bureaucrates syndicaux, l’Etat n’aurait jamais pu briser la grève générale. En admettant que la bourgeoisie puisse mobiliser en même temps 100 000 cafards, ceux-ci n’auraient rien pu faire face à des milliers de lieux de travail auto-organisés, coordonnés, et déterminées à se défendre.

En 1968, l’usine Peugeot de Montbéliard-Sochaux c’est 26 000 travailleurs dont 15 000 OS. Ils viennent des campagnes, y compris lointaines, passant parfois de 3 à 4 heures par jour dans les cars de ramassage. La journée de travail est de 9 h 15, la semaine parfois de 47 heures.

Les négociations commencent à Peugeot Sochaux le 31 mai. La direction organise le 4 juin un vote: 77 % de votes en faveur de la reprise, mais seulement 42 % de participation, car le comité de grève a appelé au boycott. Les syndicats organisent un autre vote le samedi 8 juin: 5 279 votants soit seulement 20 % participation, et majorité en faveur de 49 voix pour la reprise. Les syndicats mettent fin à l’occupation. Le lundi 10 juin de la reprise des rumeurs circulent dans les ateliers: les cadences vont augmenter et la direction veut imposer 17 samedis travaillés.

A 10h, de jeunes ouvriers débraient à l’atelier de finition carrosserie et traversent l’usine en appelant à la grève. A midi, plus de 1 000 ouvriers bloquent les entrées de l’usine. La CGT et la CFDT se rallient au mouvement…« à condition que tout se passe dans le calme et la dignité »... A 15 heures, 10 000 ouvriers votent l’occupation de l’usine.

Pompidou donne l’ordre d’évacuation. Des CRS se présentent devant l’usine à 3h du matin. D’autres sautent les murs de derrière et évacuent les ouvriers avec la violence gratuite de lâches et brutes. Les ouvriers construisent des barricades et bombardent de briques ces mêmes cafards tapis dans l’usine. A 7 heures, les milliers d’ouvriers qui arrivent pour l’embauche refusent d’entrer dans les usines pleines de cafards. Les syndicats tentent de les détourner avec une marche vers la sous- préfecture. Mais les ouvriers rejoignent leurs camarades dans la bataille. Submergés par le nombre, les CRS tirent. 15 ouvriers s’écroulent, un est dans le coma, Pierre Beylot est tué de trois balles par un gradé.

Un des bâtiments des usines est réoccupé. Les cafards en déroute abandonnent un car. Il est incendié. Les délégués syndicaux en récupèrent les fusils qu’il font briser. Des manifestants parcourent Sochaux : « Tous aux barricades ». Ouvriers et étudiants affluent de la région. Les CRS sont assiégés dans les bâtiments. Un deuxième ouvrier est tué: Henri Blanchet, atteint par une grenade, tombe du haut d’un pont. Les CRS obtiennent une trêve et quittent les bâtiments immédiatement réoccupés par les ouvriers. 300 jeunes envahissent le cercle-hôtel réservé aux cadres. Il vient de servir de QG aux cafards. Le symbole de la dictature patronale devenu antre des cafards est saccagé. Les ouvriers se servent dans les provisions des fiestas patronales, champagne compris. Toute la région est en insurrection. 

Mais tous les représentants des instances qui luttent contre la grève générale depuis deux semaines, gouvernement, « opposition », directions syndicales et patronat, sont déjà venues de Paris et siègent à la préfecture. Ils élaborent eun plan en trois points de retour à la normale de l’exploitation: évacuation de Sochaux et Montbéliard par les CRS, dispersion des manifestants, notamment ceux qui occupent les usines, fermeture des usines considérées comme « en grève ». 

Le mercredi 12 juin, l’usine reste fermée. Le lendemain, une grande partie des usines de la région est encore en grève. Environ 10 000 travailleurs assistent aux obsèques des deux victimes des policiers,  Pierre Beylot et Henri Blanchet. Dans la soirée et dans la nuit des manifestations appelées par l’UNEF tournent à l’émeute au Quartier Latin. Selon l’Huma: 266 blessés, 1500 arrestations, 72 barricades, 5 commissariats de police attaqués, 25 arbres abattus. Des scénarios semblables se produisent à Lyon, Clermont-Ferrand et Toulouse.

Le 17 juin, puis le 19, la direction descendue de Paris fait de nouvelles propositions:

  • salaires augmentés de 13,5 % ;
  • horaires hebdomadaires de 46 h 15 avec retour progressif aux 45 heures avec compensations à 100 % ;
  • heures de grèves payées à 80 % en mai et 25 % en juin ;
  • 11 heures de récupération
  • reconnaissance de la section syndicale d’entreprise.

Seuls 18 000 travailleurs sur 26 000 prennent part au vote sur la reprise, mais 82,7 % l’acceptent. Entretemps, le bastion Renault a cédé le 18 juin. Bien d’autres ont cédé avant. Après le coup de massue de Grenelle, les travailleurs ont été pris partout entre l’étau des bureaucraties syndicales et de la répression policière. A Peugeot comme ailleurs, les travailleurs cèdent. Ils reprennent le chemin des chaines le 21.

Sochaux 11 Juin 68 par Chris Marker

Grève Peugeot 1968 - Chris Marker © voyage54

On peut aussi lire sur la grève à Peugeot à Sochaux l’entretien dans Critique Communiste no 186 avec des militants de la bataille de 68 à Sochaux: un militant CFDT qui se rapprochera de Lutte Ouvrière et un militant CGT et du PCF.

 C’est aussi l’occasion d’écouter cette parodie des "feuilles mortes" de Prévert et Kosma chantée par Jacques Marchais et Vanessa Hachloum, extrait de l'album "Mai 68 pour en finir avec le travail"

Les bureaucrates se ramassent à la pelle - Mai 68, pour en finir avec le travail © EPM MUSIQUE

 Le même jour…

  • Heurts entre grévistes et non grévistes chez Citroën et Berliet 
  • Nouvelle consultation du personnel dans les grands magasins.
  • La rue de Rivoli est barrée de 10 heures à 18 heures 30 par les chauffeurs de taxi. 
  • Le SNES et le SGEN CFDT donnent l’ordre de reprise dans les lycées et collèges.
  • Opéra et Opéra comique annoncent réouverture pour le 15 juin. 
  • A Flins, l’usine reste fermée.
  • Suisse: la protestation étudiante aboutit à la suspension de tous les cours. Les buts du mouvement étudiant vus par le chef de la police fédérale, assez perspicace, dans un rapport interne en été 1968: «Miner l’ordre établi, provoquer et ridiculiser les représentants de notre ordre social». Sur le mouvement étudiant et de la jeunesse à l’échelle de toute la suisse voir ce reportage de la RTS 
  • Turquie: les étudiants occupent la Faculté de langues, d’histoire et de géographie à Ankara, après avoir boycotté les cours. Lire Le mouvement 68 en Turquie

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Vu 50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

- Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Articles déjà publiés dans La Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France »:

  1. 1 Mai 68: la combativité ouvrière est confirmée
  2. 2 Mai 68: Nanterre est fermé
  3. 3 mai 68: les cinq erreurs du préfet de police Grimaud
  4. 4 Mai 68: Heurts et malheurs de "Groupuscules dirigés par un anarchiste allemand"
  5. 5 mai 68: un dimanche pas comme un autre
  6. 6 Mai 68: « Libérez nos camarades »
  7. 7 mai 68: L'Assemblée nationale, l’Elysée ? Du théâtre, du cinéma !
  8. 8 mai 68: « L’Ouest veut vivre »
  9. 9 mai 68 : les travailleurs de la Wisco, premiers occupants victorieux
  10. 10 mai 68: « Nuit des barricades »
  11. 11 mai 68:  Pompidou à la manoeuvre 
  12. 12 mai 68 : joyeusetés de la parano policière
  13. 13 mai 68: si les étudiants ont pu, les travailleurs peuvent plus encore
  14. 14 mai 68: La journée d'action ne s’arrête pas comme prévu…
  15. 15 mai 68: Renault Cléon entre en action 
  16. 16 mai 68: Billancourt et tout Renault basculent
  17. 17 mai 68: avec les cheminots, la grève générale sur les rails
  18. 18 mai 68: 13 000 femmes entrent en action aux Chèques Postaux 
  19. 19 mai 68: Cannes a l’eau
  20. 20 mai 68: usines, bureaux et universités libérés
  21. 21 mai 68: ORTF et fonctionnaires dans la danse
  22. 22 mai 68: appel a retourner les fusils contre le régime
  23. 24 mai 68: Face au plébiscite, la plus longue nuit de barricades 
  24. 25 mai 68: la « Commune » de Nantes
  25. 26 mai 68: Comités d’Action dans 30 cantons de l’Aveyron
  26. 27 mai 68: Grenelle à la poubelle 
  27. 28 mai 68: décomposition et chantage à la guerre civile
  28. 29 mai 68: la fuite à Baden
  29. 30 mai 68: De Gaulle arme le piège électoral
  30. 3 Juin 68 à Belgrade: « Assez de la bourgeoisie rouge » 
  31. 4 juin 68: « le Parti a désamorcé la bombe » 
  32. 6 Juin 68: les matraques des CRS ne font pas sortir des voitures...
  33. 10 Juin 68 : A Flins, la police tue Gilles Tautin

La Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles, commencera le 1er Juillet.

Bonne lecture. Merci pour vos commentaires. Merci aussi de diffuser.  

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