8 décembre 2018 : l'Etat en rupture pour sauver un pouvoir personnel

Le 8 décembre n'est pas le rétablissement de l'Etat de droit mais l'affirmation de l'ordre sur la justice. C'est la faillite d'un pouvoir devant mobiliser ses forces contre le mécontentement majoritaire de la population, parce que ce pouvoir persiste à penser qu'il peut manquer aux buts de sa fonction, celle de garantir le bien-être général, lequel légitime l'autorité dans une démocratie moderne

L'article 12 de la Déclaration des droits de l'Homme dit que : « La garantie des droits de l'Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. »

Le 8 décembre est une défaite pour l'exécutif.

Il sait qu'il n'a pas les moyens de maintenir mobilisés en permanence près de 90 000 hommes armés contre un mouvement social soutenu par 70% de la population. Il ne peut pas en tirer une quelconque réussite quand il est contraint de déployer de tels effectifs contre 31 000 personnes !

La démonstration de force est un aveu d'échec. Le pouvoir a un genou à terre. Il n'a trouvé que la violence pour mettre un couvercle sur la cocotte, ce qui ne résout pas les causes de la contestation actuelle, lesquelles, persistantes, entretiennent d'autant le mécontentement, le sentiment d'injure, de mépris, qui trouvent leur source dans le refus obstiné d'un homme à discuter, à négocier.

Pour permettre à cette obstination de durer, Paris a été mis en état de siège.

L'arrivée par l'autoroute donnait l'image d'un camp retranché derrière des corridors de forces de l'ordre contrôlant individuellement les personnes aux péages et provoquant des bouchons. Ces contrôle donnent paradoxalement le sentiment que le pouvoir a peur. Les Versaillais contre la Commune à front renversé. Il fallait empêcher la protestation de gagner la capitale.

Le pouvoir reste-t-il crédible ?

Avec près de trois fois plus de policiers et gendarmes que de manifestants, comment compte-t-il durer face une contestation dont l'importance soulève la question ? Ne suffit-il pas d'une semaine ou deux pour qu'il s'écroule alors qu'il lui est possible de répondre aux demandes de la population en garantissant la fin efficace de la fraude fiscale (80 milliards d'euros par an), en mettant un terme à l'optimisation fiscale (qui est un abus de droit frauduleux), …

Ces chiffres montrent que l'entêtement du pouvoir est infondé. Il l'est d'autant plus que l'Etat est au bord de l'asphyxie si le mouvement se poursuit.

C'est mettre en danger les agents des forces de police et les militaires de la gendarmerie. Ce n'est pas une logique républicaine - mais celle d'un coup d'Etat comme l'annonçait Emmanuel Todd sur France culture. L'envoi des blindés contre des civils qui réclament une justice sociale effective renvoie à la répression du Palais d'hiver.

L'usage d'armes de guerre contre les populations civiles en temps de paix est prohibé. L'inconformité de la doctrine d'emploi des forces de l'ordre soulève la question de la responsabilité des autorités.

Cela interroge sur un détournement de pouvoirs, un dévoiement institutionnel pour garantir le maintien au pouvoir d'une seule personne dont le seul argument est l'élection.

C'est oublier – ou ignorer – que la légitimité du pouvoir, dans une démocratie, ne relève pas du scrutin.

Le scrutin n'est qu'un mode de désignation du mandataire à qui le corps électoral confie la gestion des affaires publiques. Il existe d'autres modes de désignation. Le mandat, en revanche, lui, doit être exécuté dans le respect du cadre juridique des règles qui caractérisent une démocratie moderne et cela interdit au mandataire de penser qu'il peut faire ce qu'il veut.

Le bloc de constitutionnalité pose l'obligation de garantir le bien-être général. La première phrase de l'article premier de la Constitution proclame que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » Les discriminations et les inégalités, notamment devant l'impôt, sont prohibées.

Il est donc politiquement et juridiquement erroné d'en appeler à un « programme » et au résultat d'une élection quand la politique menée fait échec aux droits fondamentaux de la République. C'est sinon justifier le règne de l'arbitraire. Il est manifeste que c'est le motif profond de la contestation.

La régression sociale est prohibée en droit et le pouvoir méprise cet impératif en adoptant des textes qui sont en contravention avec ses obligations positives, notamment celle de garantir le progrès social et respecter les libertés publiques, auxquelles il est fait échec par des arrestations « préventives ». Ce qui signifie que le droit à la sûreté n'est plus garantie.

Le président de la République n'est qu'un mandataire temporaire de la gestion des affaires publiques dans un cadre stricte depuis 1945 et que la France, au-delà de sa loi fondamentale, s'est engagée internationalement à respecter (Charte des Nations-Unies, Déclaration universelle des droits de l'Homme). D'autres traités internationaux contraignant et d'effet direct sont venus s'ajouter et préciser le cadre et les obligations du, de la ou des mandataire(s) public(s).

L'oublier revient à remettre en cause la justice de Nuremberg à laquelle la France s'est associée et a participé. Les nazis ont été élus en 1933 sur un programme qu'ils ont mis en œuvre. Leur sanction consacre depuis le principe qu'un dirigeant politique ne peut pas faire ce qu'il veut et qu'il a des obligations à l'égard de sa population dans un Etat de droit démocratique moderne.

Le 8 décembre éclipse la démocratie et interroge sur l'immaturité démocratique des dirigeants. Un particularisme culturel qui explique la confusion à dire que l'Arc de triomphe un « symbole de la République ». C'est un monument néoclassique (style apprécié des dictateurs) à la gloire d'un empereur peu soucieux et comptable de la vie des citoyens. C'est comme dire que l'Obélisque est un symbole de la République. Obélisque qui fait face au pouvoir législateur installé au Palais... Bourbon.

L'ordre a régné à Paris le 8 octobre comme il a régné à Varsovie.

Au-delà des « gilets jaunes » et des 70% des personnes qui soutiennent la contestation, la France devient inaudible internationalement. Comment imaginer que le président puisse encore prétendre défendre l'idéal démocratique ou donner des leçons à MM. Poutine, Erdogan, Orban, … ?

Le 8 décembre 2018 hypothèque l'image de la France.

LREM songe à remplacer Edouard Philippe. Qui compte-t-elle trouver qui acceptera de le faire dans un tel contexte ? C'est un suicide politique.

Emmanuel Macron a joué un coup. Il a perdu même s'il peut avoir le sentiment d'avoir gagné.

Il ne peut pas le refaire. Il n'en a pas les ressources humaines.

Il est échec. S'il persiste dans son jeu, il risque d'être rapidement Mat.

Il a cependant encore la possibilité de rétablir son image de démocrate et républicain et de mettre un terme à cette crise politique en accueillant les demandes de la population : augmentation des salaires, encadrement des loyers, séparation des activités bancaires spéculatives et des banques de dépôts, adoption de moyens et de textes efficaces contre l'inégalité fiscale actuelle, ... et en ouvrant des Etats généraux sur la réforme des institutions, nécessaires à garantir la justice sociale et le bien-être général, qui sont le terreau du lien social et de la démocratie.

Etablir la démocratie en France, mettre un terme à sa seule apparence, est un défi politique dont le succès restera plus sûrement inscrit dans l'histoire que la politique actuelle.

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Les raisons de la colère ?

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Ras-le bol de la mystification politique ! 8 juin 2018

Ce pouvoir cogne sur les faibles pour faire plaisir aux forts. C'est à la portée du premier venu. Il n'y a rien de politique. C'est le règne de l'obséquiosité du chef chafouin. Le président est un liquidateur judiciaire qui met le pays aux enchères. Il fait du populisme de (très) riches à très court terme. La politique est de garantir le bien-être général. Le pouvoir qui le néglige est illégitime.

L'échec politique  22 mars 2016

Plus l'impéritie politique est grande, plus le besoin des forces de l'ordre s'impose. La mise en perspective de la régression sociale et de l'augmentation de la violence servant de prétexte à des lois liberticides interpelle d'autant plus sur la qualité intellectuelle du personnel politique que les échéances…

 

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