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Billet de blog 15 janvier 2018

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Jeunes en 2017 (52) : Alpha

Chaque semaine, et pendant un an, une petite histoire de la vraie vie des jeunes en 2017. Aujourd'hui, Alpha a l'âge de son ombre.

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Illustration 1
(détail) © Béatrice Boubé

Un peu plus tard mais toujours trop tôt : la nuit est tombée à cinq heures et demie. Les lampadaires, les lumières de noël pas encore retirées des arbres, les devantures des magasins luttent faiblement contre l'envahissement de l'ombre. Il se tient debout, dans l’encoignure d'une entrée d'immeuble, les bras croisés sur la poitrine parce qu'avec la nuit vient l'humidité qui transperce le blouson. Comment tu t'appelles? Alpha K. Tu as quel âge? J'ai 16 ans. Ces deux questions tournent sans cesse dans sa tête tandis qu'il regarde un groupe de jeunes buvant des cocas et des bières à la terrasse chauffée du café, de l'autre côté de la rue.

Un nom, un âge, une histoire : pour lui, comme pour tous les humains. Depuis qu'il est arrivé dans cette ville Alpha a dormi dans la gare, dans un parking, dans le hall de plusieurs bâtiments, dans la rue, rarement chez des gens émus par sa situation mais qui ne pouvaient pas l'héberger très longtemps, jamais dans un foyer. Comment tu t'appelles? Alpha K. Tu as quel âge? J'ai 16 ans. Pas possible, a soufflé l'agent d'accueil qui l'a empêché d'entrer dans les locaux du dispositif d'évaluation des mineurs. Un costaud comme toi, seulement seize ans ? L'homme n'a pas ouvert la grille, et lui a lancé qu'il pouvait ressayer : reviens dans deux jours. Mais pourquoi ? L'homme a haussé les épaules et Alpha s'est éloigné prudemment en songeant à son père, à sa fierté d'avoir un fils si fort pour son âge. Deux jours plus tard, un autre gardien l'a laissé entrer.

Le corps d'Alpha s'est musclé pendant son voyage. Pour payer les passeurs, il a travaillé sur des chantiers et aux récoltes de dattes. Ses muscles, qui lui ont permis de survivre là-bas aux coups de matraques des policiers, aux agressions dans les ghettos, sont devenus ici ses ennemis implacables. De l'autre côté de la rue, à la terrasse du café, il y a des garçons et des filles qui ont l'âge de ses grands frères et de sa sœur. Où sont-ils, s'ils sont vivants ? Alpha n'a aucune nouvelle. Les jeunes parlent fort et leurs rires traversent la bâche en plastique transparent qui les protègent du froid. Ils ne voient pas Alpha, plongé dans l'ombre. Ils ne regardent pas à l'extérieur, ils s'amusent parce qu'on est vendredi soir et que personne ne les accuse de mentir quand ils disent leur nom et leur âge. Je m'appelle Alpha K. J'ai 16 ans. Sur l'acte original qui s'abîme dans sa poche, la date est écrite avec le lieu de naissance. Mais, sans photo d'identité, le papier a été rejeté par les services du département. Alpha connaît maintenant la formule par cœur : ce document ne peut être rattaché à l'usager. Alpha K, seize ans, usager. Oui, usagé : il fait vieux.

Alpha se dit qu'il aurait dû payer pour une histoire fictive qui aurait mieux plue à l'administration. Il était sûr, pourtant, qu'en racontant son périple il montrerait son courage et sa détermination. Ses parents morts quand il avait treize ans, l'oncle qui ne voulait pas s'occuper de lui et sa très grande violence que prouvent les cicatrices sur son dos, sa décision de partir, de laisser ses frères et sœurs pour étudier en France parce qu'il veut apprendre et qu'il doit tenir la promesse faite à son père. Mais ses mots s'embrouillent quand il raconte son trop long voyage, les dates se mélangent, il n'est plus sûr du nom exact des villages, et il n'arrive pas à parler du désert, de sa traversée sous un soleil assassin, serré avec vingt autres personne cramponnées à l'arrière d'un pick-up. Il ne peut pas dire la peur de mourir, l'effroi devant les morts pourrissant sur le sable, les petits cadavres d'enfants abandonnés par les passeurs, qui hantent son sommeil. Vous avez fait preuve d'une maturité importante en décidant de quitter seul le pays et en voyageant seul, ont conclu les services du département qui ont refusé de reconnaître sa minorité et de protéger son enfance.

Il lui suffirait de traverser, d'écarter la bâche de plastique transparent, de se présenter aux jeunes qui bavardent avec au cœur la joie du vendredi soir : ils l'inviteraient à boire un verre avec eux. Il n'y a pas que des indifférents dans cette ville, Alpha sait que nombreux sont celles et ceux qui voudraient l'aider. Mais la rue est comme un gouffre, un abîme infranchissable. Et puis, il ne veut pas leur gâcher la fête avec son histoire de douleur et d'exil qui suinte par tous les pores de sa peau. Alpha regarde son ombre s'allonger sur le trottoir. Comment tu t'appelles? Alpha K. Tu as quel âge? J'ai seize ans.

Dessin de Béatrice Boubé

Illustration 2
© Béatrice Boubé

Sur ce portrait d'Alpha à l'enfance refusée se termine notre série Jeunes en 2017. Je remercie très vivement Béatrice Boubé, qui a accepté de m'accompagner dans cette traversée de l'année et de la jeunesse de cette époque. Sans ses illustrations, engagées, poétiques et toujours justes, la série serait sans âme et perdrait son éclat. Mes remerciements vont aussi, bien entendu, aux jeunes qui ont directement ou plus indirectement inspirés les textes. Y a-t-il eu un temps plus difficile pour la jeunesse? Oui, répondront ceux qui pensent aux grands massacres du siècle dernier, à Verdun, aux camps d'extermination, à la guerre d'Algérie. Mais les massacres ont toujours lieu et s'ils ont cours plus loin, leurs retentissements n'épargnent pas ceux et celles qui vivent dans ce pays, parce que le hasard les y a faits naître ou parce que la vie les y a conduits. Quant à la guerre économique mondiale, ici aussi, comme partout ailleurs, elle fait des ravages : asservissement des corps, négation des subjectivités, soumission à la culture de la performance et de la compétition. Pourtant, les jeunes résistent, ils créent, ils inventent, ils reconsidèrent le monde et sa marchandisation globale pour retrouver une relation solidaire aux autres, ils refusent la destruction de la planète par son exploitation mortifère. Ils portent donc en eux l'inquiétude de cette époque troublée, mais aussi l'espoir d'en sortir enfin, et vivants.

Jeunes en 2017 :

Blaise

Léa

Moussa

Garance

Axelle

Enzo

Julia et Benjamin

Arthur

Amina

Quentin

Manon

Karim

Adrien

Emma

Maxime

Dylan

Eva

Djamila

Livia

Rémi

Mariame

Camille

Tely

Sadgati

Alban

Kimberley

Laurent

Léna

Louison

Vladimir

Martial

Aïcha

Yanis

Hermeline

Shoshanna

Hugo

Riheb

Romain

Salman

Océane

John

Élodie

Simon et Lilou

Tess

Thimoté

Estelle

Tienot

Marion

Inès, Line et Alissya

Baptiste

Anaïs

Alpha

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